
Elle penche la tête, puis son corps, mais le vent la repousse aussitôt en arrière, comme pour la retenir, pour l'en empêcher. Il est fort, mais moins que le temps car il est trop tard : elle est sûre de son choix. Cette idée est soudée à son âme et ni la tempête, ni un bras, ni même l'amour ne la convaincront de faire un pas en arrière. Pour une fois, elle avancera au lieu de reculer, au lieu de se retourner vers le passé. Elle marchera vers l'avenir.
Alors, comme elle l'avait rêvé, elle lève les bras, telle un oiseau prenant son premier envol, et s'élance lentement dans ce néant avec, aux lèvres, le sourire de l'enfant découvrant la vie. Une descente de quelques secondes, c'est la remémoration de toute une vie. Seulement cette existence était une chute aux enfers tandis que celle-là mène droit au ciel. C'est alors qu'apparaissent des milliers d'étoiles qui défilent au fur et à mesure que le ciel s'approche et que la fin de cette si longue souffrance s'annonce.
Il n'y a plus rien, que des souvenirs, des flashs d'un bonheur si marginal dans une vie détruite par la douleur. Il y a eu l'amour, mais surtout la torture. Il y a eu la famille, mais sa désintégration ensuite. Il y a eu peut-être l'intelligence, mais la pression était si forte que la réussite ne pouvait plus faire partie de son destin. Il y a des amis aussi, beaucoup, mais aucun, au final, n'était capable de la comprendre. Alors elle était seule.

Elle n'avait pas plus de problèmes que les autres. C'est vrai, tout le monde n'a pas une vie parfaite, mais ses tourments sont arrivés d'un seul coup, dans une période où elle ne savait plus vraiment qui elle était. Si elle n'a pas supporté, c'est qu'elle a été confrontée trop vite à la réalité. On lui a demandé énormément et elle cherchait à faire au-delà de ses capacités sans y parvenir. Aussi, elle voulait rester dans son univers, un monde qu'elle rejoignait dans ses rêves. Une dimension parallèle forgée par son esprit, par sa passion, par son âme libre.
Elle a vécu comme une schizophrène. Elle était tellement différente de son milieu, mais elle était obligée de suivre le même chemin que les autres : la voie de la raison, des sciences, et non des arts et de l'imagination.
Elle ne regrette pas sa vie car cela a été une expérience inévitable et très formatrice, mais cette mission aboutit à un choix. Et maintenant, elle a fait le choix de rejoindre le monde de ses rêves. Ainsi, dans la douceur du printenps, dans les chaudes couleurs du couchant, elle prend son envol en ce jour de solstice d'été et gagne le néant si beau, si riche, si apaisant pour son âme. Enfin, elle sera éternellement heureuse.