
Je m'assois un instant sur ce banc. Seul, je regarde chaque élève passer, envieux et désireux de leur ressembler. Une folie douce enrobée d'un vent tiède et apaisant.
Chaque matin, je ressens une sensation de déjà-vu, rassurante pour le commun des mortels, mais à mon grand regret, je ne suis qu'une parodie d'être humain. Pathétique assemblage d'esprit morose à l'air hideux. À mes débuts dans ce cirque gigantesque, entre sable des arènes romaines et piste où s'enchaînent ces clowns à l'humour douteux, je n'étais pas cet être sarcastique manipulant aussi bien l'autodérision et l'autopunition.
L'enfer de mon existence, et je dis bien « Enfer » de la manière la plus sensée qui soit, a pour racine ces si beaux établissements scolaires ravagés avec le temps par ces petits singes à l'esprit fragile et aux jugements adroitement hastyfs. Chaque jour, chaque heure, chaque minute... Sans oublier les secondes, mon univers s'est transformé, comme par une magie à tendance « grise », en une avalanche de hontes...
Quelles sont mes fautes ? Me fondre dans la masse ou du moins essayer, mais remercié par le « destin » car j'eus l'audace de me présenter devant ces illustres personnes aussi parfaites que mon physique ingrat et à la vertu aussi profonde que les cuvettes des WC d'un festival de rock. Moche, mal habillé et timide... Quel autre châtiment pour un être tel que moi qu'être puni et marqué à jamais par le fer rouge de la moquerie...
Après un bref résumé plutôt avisé de ma vie, me voilà devant la salle de philosophie ! Ou plutôt « La pièce de sieste commune » pour éviter toute ambiguïté.
Notre éminent professeur s'efforce avec le plus grand mal, la vérité doit être dite, de nous inculquer sa grande philosophie platonique. Remaniée avec le plus grand soin par l'Éducation nationale. Un peu comme un cuisto à la limite de la retraite qui remanie un plat de pâtes congelé. Je suis sûr que ce sage de Platon aurait aimé voir que son expérience et sa vision de l'univers, plus ou moins neutre aux mains de ces automates nauséeux, avait autant d'effet sur cette bande de gamins boutonneux qu'un plat d'épinards au beurre.
Entre deux gentilles claques de mon camarade si bien intentionné juste derrière et une boulette de papier en plein front, j'aurais voulu proposer un sujet qui touche les relations entre enfants et adolescents. Depuis que le premier « moche » s'est fait battre à coup de bâton de berger par son père pour avoir eu la malchance de naître avec un nez des plus intrigants : « Pourquoi un simple physique devrait nous rabaisser devant les autres ? » Je tente de répondre à cette question mais Christopher, anarchiste révolutionnaire soi-disant mal dans sa peau et bouddhiste entre deux parties de Street Fighter, a eu la délicate politesse de jouer au lama cracheur et nerveux sur mes lunettes... Ce qui fait rire comme des bossus boiteux les deux ou trois blondes superficielles admirant la bonne bouffe avant et après leurs vomissements forcés.
Après deux heures à guetter chaque raillerie sur le visage de mes bourreaux, provoquant chez moi un état de coma conscient... Plus aucune sensation, plus aucune compréhension des paroles de ces abeilles bourdonnant dans le vide sans savoir quoi dire d'intelligent, je finis par m'enfermer dans les toilettes. Boîte mal odorante mais seul refuge pour un zombie ne vivant plus que par instants de survie. Je ne hais même plus ces imbéciles. Je fais, par un coup du sort, office de sac où ces pauvres gens peuvent se défouler. Ils sont tellement complexés, tellement oppressés par leur famille, tellement incertains de leur avenir que je dois leur faire oublier toutes ces choses à chaque agression verbale — si on peut appeler ça comme ça — ou même physique. Et de cette manière, non seulement ils se sentent mieux, mais ils ont la vague impression de gravir une pseudo échelle sociale auprès de leurs camarades.
La sonnerie retentit comme pour annoncer l'embrasement d'une âme meurtrie par une décennie d'une torture juste et méritée. Sur le chemin de mon seul refuge, pour moi et pour bien d'autres, le soleil se couche. Ses rayons frôlent ma carcasse molle et fatiguée pour me réconforter dans ma solitude. Seule affection pour quelqu'un tel que moi. La fragile couche rougeâtre précédant les ténèbres se montre dans toute sa splendeur. Un adieu à la terre, un adieu à la beauté d'une nature mourant une énième fois, qui m'accompagne pour un dernier voyage...
Pour toutes ces filles et ces garçons dont des larmes de sang ont remplacé avec le temps des années de pleurs et de souffrances...