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Essais

Un être cher

Témoignage poignant de Vincent sur sa rencontre avec Ludivine, un amour tragique né sur un pont et les lettres bouleversantes découvertes après sa mort.

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Tout commence il y a trois ans. J'avais à cette époque 14 ans et je me sentais mal dans ma peau. J'étais suicidaire, je voulais mourir, quitter ce monde pourri. Mes rapports avec ma mère étaient très mauvais : elle n'arrêtait pas de me rabaisser, de me dire que je ne servais à rien, que j'étais né pour faire chier le monde. Je me faisais engueuler tout le temps. Dès qu'elle me voyait, elle m'engueulait, même si je n'avais rien fait. Elle trouvait toujours quelque chose à me reprocher.

Un soir, j'ai pété les plombs et j'ai fui de chez moi. Il était environ 11 heures du soir. J'ai pris mon vélo et j'ai pédalé pour aller sur un pont que je connaissais bien, situé à environ 15 kilomètres de chez moi. Il y avait environ 100 mètres de vide sous le pont et un petit ruisseau qui coulait dessous. J'y suis allé pour réfléchir sur moi : est-ce que je méritais vraiment ce qui m'arrivait ? Est-ce que j'avais fait quelque chose de mal ?

Une routine nocturne sur le pont

Arrivé sur le pont, j'ai sauté de mon vélo et me suis allongé sur le bord, sur le dos. Je regardais les étoiles et le ciel en me disant qu'un jour, je regarderais ce même lieu mais de l'autre sens. Je suis resté sur ce pont jusqu'à 5 heures du matin. J'ai réfléchi sur ma vie et j'ai trouvé la réponse à une de mes questions : j'avais fait une chose de mal. J'avais fait l'erreur de naître. Oui, mon erreur a été de naître car mon père ne me voulait pas et ma mère ne me désirait pas trop.

Donc, j'ai pris mon vélo et je suis rentré chez moi pour prendre mes affaires et aller en cours. Sur le chemin du retour, j'ai pris la décision de retourner sur ce pont tous les soirs, quel que soit le temps, j'y serai !

Pendant un mois, chaque soir, j'étais sur ce pont. Je réfléchissais au sens de la vie, à ma vie, aux malheurs qui se produisaient autour de moi, à la journée qui s'achevait. J'écrivais mes souffrances, mes malheurs, ma solitude à l'aide de proses ou de poèmes. C'est sur ce pont que j'ai écrit la grande majorité de ma vie. J'étais tranquille, seul, avec la Mère Nature autour de moi.

La rencontre avec Ludivine sur le pont

Et puis, un jour — ou plutôt un soir —, j'ai vu apparaître une personne que je ne connaissais pas. Elle aussi voulait en finir avec la vie. Je lui ai donc demandé pourquoi elle voulait quitter ce monde déchu. Elle me raconta quelques-uns de ses problèmes. Quand nous avons fini de parler, c'était le petit matin. Nous nous sommes quittés et je lui donnai rendez-vous le soir même pour parler encore de nos vies. Elle accepta.

Cela dura plusieurs mois. Nous discutions de notre famille et des rapports que nous avions avec chacun des membres qui la composait, de nos problèmes personnels et affectifs, des gens qui prétendaient être nos amis et qui, dès qu'on venait leur parler, retournaient leur veste, des cours.

J'ai appris à connaître cette fille. Elle s'appelait Ludivine. Elle était âgée de 16 ans la première fois que je l'ai vue. Elle mesurait 1,70 m pour 55 kg, était brune et avait de magnifiques yeux verts. C'était une fille gentille, agréable et intelligente. Malgré sa grande tristesse, elle avait le sens de l'humour. Avec elle, je pouvais parler car elle savait m'écouter quand j'en avais besoin. C'est l'une des rares filles que j'ai rencontrées qui méritait vraiment de vivre.

Le suicide de Ludivine sur le pont

Chaque soir, on se penchait au-dessus du vide sans jamais dépasser notre centre de gravité. Cela dura environ six mois. Puis, un soir, elle allait vraiment mal. Je lui ai demandé ce qui n'allait pas. Elle me dit que son meilleur ami s'était donné la mort la veille et que sa famille l'avait rejetée car elle leur avait révélé son homosexualité. Elle avait des problèmes avec des gens de son lycée. Même les profs s'acharnaient sur elle. Elle ne pouvait plus supporter la pression, la douleur et la méchanceté des gens autour d'elle.

Puis, elle m'annonça qu'elle allait me quitter ce soir même. J'acceptai de la laisser partir, malgré l'amour que j'avais pour elle. C'était la meilleure chose que je puisse faire pour elle. On monta tous les deux sur le rebord du pont. Je la regardai une dernière fois, puis je l'embrassai. À ce moment-là, je sentais qu'elle partait en arrière. J'essayai de la retenir, mais je ne pus rien faire. Je l'ai vue tomber sous mes yeux. Avant de toucher le sol, elle me cria : "Je t'aime, Vincent". Elle toucha le sol avant que je puisse lui dire que je l'aimais aussi.

Je me suis effondré par terre. J'ai pleuré car je l'ai perdue, mais je savais qu'elle serait toujours vivante dans mon cœur. Sa flamme brûle toujours en moi. Quand je repris connaissance, j'appelai les pompiers, le SAMU et la police en leur indiquant le lieu précis de son emplacement. Puis, je pris mon vélo et rentra très vite chez moi, les larmes aux yeux. Depuis ce temps-là, je n'ai jamais remis les pieds sur ce pont. Tous les jours, je regardais si la date de son enterrement paraissait dans le journal. Il était annoncé pour le 23 mars 2001.

Les lettres et dessins découverts après sa mort

Je suis allé à son enterrement, ce qui fut difficile pour moi. Elle eut droit à une magnifique cérémonie. Quand je suis allé voir ses parents pour leur présenter mes condoléances, ils m'ont demandé comment je m'appelais. Quand je leur ai dit mon prénom, j'ai vu leur regard s'éblouir. Ils m'ont demandé de rester avec eux jusqu'à la fin car ils devaient me montrer quelque chose chez eux. J'ai donc attendu.

En se dirigeant vers leur voiture, ils demandèrent comment j'avais connu leur fille. Je n'allais pas leur dire la vérité, donc je leur ai dit que je l'avais rencontrée en ville, que je l'avais invitée à boire un coup car je la trouvais très jolie. Voilà. Ils m'emmenèrent chez eux. Je les suivis jusqu'à la chambre de leur fille. Là, ils me dirent : "Je t'en prie, entre, on va te laisser un peu seul."

Je suis entré dans sa chambre et là, à ma plus grande surprise, j'ai vu qu'elle avait un talent dont elle ne m'avait jamais parlé : c'était le dessin. J'ai vu quelques dessins de moi. J'ai fait le tour de la chambre et des dessins, et sur chacun, il y avait une petite phrase que je lui avais dite pour lui remonter le moral ou pour la faire sourire. Je m'assis à son bureau, sur lequel rien ne traînait à l'exception d'un classeur. Je l'ouvris : à l'intérieur, il y avait encore des dessins de moi et d'elle dans les bras l'un de l'autre, et quelques écrits qui m'ont touché.

Puis, il y avait aussi une enveloppe qui m'était adressée. Je l'ouvris et je découvris une lettre dans laquelle elle me déclarait sa flamme et me remerciait pour le soutien que je lui avais donné pendant ces quelques mois. Elle me demandait de la pardonner pour son geste. Je n'ai pas pu finir sa lettre la première fois car elle me faisait pleurer. Je suis resté avec ses parents pour le repas. On a parlé d'elle. Ce fut le repas le plus long et le plus difficile pour moi car, en face de moi, j'avais les parents de la première fille dont j'étais amoureux.

Vivre avec le deuil de Ludivine

Durant les six mois qui ont suivi sa mort, au lieu d'être sur ce pont où Ludivine avait trouvé la mort, j'étais sur sa tombe. Tous les soirs, j'allais m'y recueillir. Qu'il pleuve, qu'il vente, j'allais lui parler, lui dire que je l'aimais et qu'elle me manquait. Je n'ai jamais oublié un moment passé à ses côtés et je n'en oublierai aucun. Je l'ai aimée et je l'aimerai toujours.

Je donnerais ma vie si mon geste pouvait lui redonner la vie. J'accepterais de me sacrifier si je savais qu'elle pouvait revivre et être heureuse.

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magixguignol
magixguignol @magixguignol
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