
Papa, papa ! Tu sais quoi ? À l'école, on nous a demandé si on pensait que la musique pouvait changer le monde. Tu sais ce que j'ai répondu ? Hein ? Papa ? T'es là ?
Bonjour à vous, je m'appelle Tom et à l'heure où je vous parle, je suis enfermé dans ma chambre, un tube de somnifères à la main. Je suis chanteur. Mais attention, pas un de ces jeunes chanteurs de pop/R'n'B/rap qui ne savent pas aligner trois mots d'affilée dans une même langue. Enfin, plus maintenant.
C'est vrai, j'ai commencé ma carrière comme eux. Grosse boîte de distribution, énorme promo, concerts à en faire mouiller une pré-pubère avec arrivée en hélicoptère, un bouquet à la main pour une petite chanceuse tirée au sort, dans les billets les plus chers évidemment.
Mais ce fut de courte durée. Dès que je fus sûr de ma renommée, je lâchai ma boîte et, à l'aide d'amis de confiance, je me lançai dans une carrière en indé. Je ne cherchais pas le succès par là. Seulement, chanter était la seule chose que je savais faire et j'avais l'illusion, du bel âge, que la musique — que ma musique, pourquoi pas — pourrait changer le monde.
C'est ainsi que l'on me vit arriver sur scène, armé seulement de mon piano et de chansons aux textes nouveaux, honnêtes, engagés, engageants et porteurs d'espoir. Je voulais croire que, peut-être dans le monde, il y avait une personne malheureuse, triste et abandonnée qui, écoutant ma chanson, se remettrait à croire en la vie et se battrait jusqu'au bout. Je voulais croire que, peut-être, en écoutant ma chanson, les gens, les peuples, ensemble, s'uniraient pour créer quelque chose de beau en retrouvant confiance en les autres.
Mais j'étais stupide. Je ne reste qu'un chanteur de variété chantant des chansons « engagées » parce qu'il a fait une bonne étude de marché et qu'il a vu que ce segment était prometteur. Mes chansons ne font rien. Les gens se battent toujours, meurent toujours, et ceux que je voulais aider ne savent probablement même pas que j'existe et pensent à eux.
Vous voulez la vérité ? Un chanteur ne sert à rien et il le sait. Chanter ce genre de chanson était sûrement un moyen pour moi de soulager ma conscience du fait que j'étais incapable de changer quoi que ce soit au monde. Je ne suis qu'un menteur, pour moi et pour les autres. Il ne me reste plus qu'une étape afin de finir le chemin de « ceux qui croyaient »...
Et c'est ainsi que Tom mourut. Seul, abandonné et perdu dans sa voie. Il a fait partie de ces gens aux principes si élevés, aux ambitions si impersonnelles, si désintéressées, si fortes et si inébranlables qu'on les croit forts et intouchables sans penser que c'était peut-être une sensibilité et une faiblesse particulières qui les avaient conduits là. Ce jour-là est mort un homme bon, un homme qui avait les moyens de porter un message aux peuples, de les faire croire et espérer.
Ce jour-là est mort un homme.
Mais si Dieu avait existé ? S'il avait existé un homme qui l'avait compris ? Que lui aurait-il dit ? Peut-être qu'il ne fallait jamais abandonner, que s'il pensait que son message ne passait pas, il lui fallait se battre pour le faire passer. Peut-être que s'il ne touchait pas la majorité des gens, il en touchait une minorité quand même. Peut-être lui dire qu'il n'était pas seul, lui rappeler que lors de la chute d'un certain mur, un homme était arrivé, son violon à la main, et avait joué pour la réunion de deux peuples. Lui rappeler que l'image de cet homme est gravée dans l'histoire comme le symbole d'une leçon donnée aux hommes. Après tout, peut-être lui aurait-il dit que la musique peut changer le monde, aux mains d'hommes biens, aux mains d'hommes bons, aux mains d'hommes comme lui.
« Peut-être lui aurait-il tout simplement dit, d'une voix douce, que derrière la porte, un petit enfant avait répondu trois heures plus tôt à sa maîtresse, heureux, que ce n'était pas la musique qui pouvait changer le monde... Juste celle de son père. »