
"Mon oiseau s'en est allé
ce matin il voulait voyager
mais demain... ? !
Je prie pour que demain
à moi, il revienne
Je continuerai
de mes larmes semer
pour qu'il puisse me retrouver...
Ce n'est pas un adieu
mais un simple au revoir malheureux... "
Le regard troublé par les larmes, le visage triste et décomposé, elle se laissa tomber sur le sol et souffla quelques mots imperceptibles par les personnes autour d'elle : "Un matin à 5h55". Elle se laissa ensuite bercer par la douleur et la souffrance. *
Une histoire d'amour retrouvée
"Ainsi aujourd'hui, tout ce temps qui m'a semblé à jamais perdu paraît insignifiant. Sortie de ce trou 16 ans plus tôt. J'ai marché sempiternellement sans savoir où aller. Mon corps d'adolescente ne comprenait pas ce que mon cœur recherchait. Mon cœur ne savait pas ce que ma tête voulait. Ma tête ne comprenait pas ce dont tout mon être criait depuis toutes ces années. Assourdie par les tourments de la vie, ainsi pendant 16 ans j'étais aveugle sans le savoir. Pourtant, une lumière, un jour, a surgi de nulle part et a défié ma vue. À l'encre de mes larmes, j'ai tourné une page de ma vie et écrit un nouveau chapitre. J'ai écrit sans me rendre compte que tu étais déjà sur ces pages, gravé en moi. Pendant tout ce temps, j'ai vécu avec toi sans le savoir. Pendant tout ce temps, j'avais le désir de toi encré au plus profond de moi sans m'en apercevoir."
Audrey reprit son souffle puis releva la tête vers le public. Elle remarqua que, comme d'habitude, les gens du pub n'avaient rien à faire de ces textes à "deux balles" comme le lui avait crié un jour un ivrogne. Elle les remercia quand même d'une inclinaison de la tête, ensuite quitta la scène et s'installa à sa table habituelle près de la fenêtre. Elle ne comprenait pas pourquoi elle ne cessait de venir ici tous les samedis soirs pour réciter ces écrits à des gens qui n'en avaient rien à faire, à part se saouler en paix, pour fuir la réalité et oublier quelques heures avant d'atterrir le lendemain mal en point dans leur train-train. Peut-être que c'était sa façon à elle aussi de se saouler pour oublier, pour l'oublier... Peut-être aussi qu'elle aimait se dire que personne ne faisait attention à ce qu'elle disait.
La rencontre inattendue dans le pub
Elle commençait à se perdre dans ses pensées quand une voix qu'elle ne connaissait pas, ou qu'elle avait semblé oublier, surgit de la scène. De là où elle était, elle apercevait à peine des mèches rebelles, un tee-shirt bleu, une voix si grave et si douce à la fois, puis les vers qui résonnaient dans la salle :
"De virtuel au réel. D'impression à sensation
Peau qui démange. À chaque frottement.
Soulagement. Frottement.
Saoul... ah, je mens
Dernier passage. Regrets et souffrance
Passage qui arrache la peau
Sous fronce, ongles, peau, traces,
De désir à plaisir. Du sentiment au physique
Preuve ?
D'amour à obsession
De souffrance à extase
Passion
Obsession
Passons..."
Un bref silence se fit, même les ivrognes le regardaient. Je me levai et aperçus une bouille familière, il regardait vers moi et souriait de pleines dents. Surprise, je me rassisis comme électrocutée. Impossible... Impossible ?
Il arrangea sa voix et rajouta :
"Merci de m'avoir écouté, c'était Adrien."
Il quitta la scène et vint s'asseoir à la même table que moi. Sans gêne, il engagea la discussion.
"Salut, moi c'est Adrien."
"Audrey."
"Je t'ai écoutée, pas trop mal ton texte."
"Merci, je croyais que personne ne faisait attention à moi."
"Tu te trompes alors, c'est la troisième fois que je viens le samedi pour t'écouter. Après mûre réflexion, j'ai décidé de lire ce que j'ai écrit aujourd'hui."
"C'était très profond. Chagrin d'amour ?"
"Entre autres, oui."
Adrien regarda longuement Audrey. Se connaissaient-ils ? Il connaît son prénom, là où elle habite, mais quoi encore ? Il lui semblait la connaître plus que cela. Ses yeux si noirs, ses lèvres charnues, sa peau couleur café. Ils passèrent le temps entre quelques regards et le temps courrait aussi vite qu'il pouvait. Adrien la regardait si fixement. Audrey, elle, se demandait s'il l'avait reconnue. Au bout d'une heure, elle ne put s'empêcher de lui demander :
"Il y a un problème sur mon visage ?"
"Qu'est-ce qui t'a donné envie de venir réciter tes écrits ici ?"
"Toi."
"Moi ?"
"Oui."
"Comment ça ?"
"Souviens-toi à l'école maternelle puis à l'école primaire."
Le retour des souvenirs d'enfance
En disant ces quelques mots, elle se leva et partit, laissant Adrien perplexe. Enfin, un souvenir lui traversa l'esprit, puis deux, puis trois... Il l'avait toujours connue... La fille, la petite fille qui restait sur la grille à regarder les enfants dans la cour de récréation, la petite fille qu'il regardait avec tant de curiosité à cause de sa couleur de peau, la fille de leur femme de ménage qu'il a vu de temps en temps chez lui quand il était petit, la petite fille avec qui il rigolait quand il était en primaire, et la première qu'il a embrassée. Il a passé 8 ans de sa vie avec elle, puis qui, un jour, disparut sans laisser de trace. Dans sa tête, c'est la pagaille, son cœur est chamboulé. Dans l'écho de ses pensées, il se retourna et cria "Audrey !", mais elle n'était plus là. Il se leva et sentit tout le poids de son corps comme pris de vertige. Il se promit de ne plus la perdre de vue, du moins pas avant qu'il ne soit trop tard.
Le samedi suivant, Adrien put enfin parler à Audrey. Ainsi, tous les samedis soirs qui suivirent, ils partagèrent le monopole de parler dans le vent. Ils s'étaient retrouvés, rien ne pourrait les séparer... Une belle histoire gouvernée par la flamme de la vie d'Adrien.
Audrey se réveilla en sursaut...
Elle se rappelle de tout comme si c'était hier. Elle ne cesse de rêver de lui, de leurs soirées au pub. Jamais elle n'oublierait. Ni le soir où il lui demanda, là-bas au pub au milieu des ivrognes, sa main. Mais hélas, quand ce n'est pas la vie qui s'acharne contre vous, c'est la mort.
Adrien avait un cancer, personne ne le savait. La faucheuse, elle, attendait le jour J, le sablier à la main. Et un an après leur rencontre, elle arriva et le prit sur son envol.
Tous les samedis soirs, elle y pensait.
Le dernier adieu à Adrien
Ce soir, sans force, elle avait laissé la fenêtre ouverte. Grelottante, Audrey essayait péniblement de se lever. Elle avait perdu tout sens de repère depuis les funérailles et la chapelle où elle perdit connaissance après son au revoir à Adrien. Seule, avec la radio qui restait toujours allumée avec le même morceau qui tournait, tournait sans cesse, elle luttait. Les mois passèrent, et les jours, les heures, les minutes, les secondes... elle ne voulait plus les traverser seule... Elle était décidée à aller le chercher dans l'au-delà. D'aller le retrouver au ciel.
Deuil de la perte de sa moitié, deuil qu'elle ne pourrait continuer... Elle regarda sur la table et vit le bout de papier où elle avait écrit la nuit, et les comprimés de somnifère. Elle était prête à le rejoindre là-bas. La nuit a porté conseil, l'aube l'accompagnera. Elle voulait juste oublier, puisqu'au pub, réciter ces textes ne la saoulait plus. Elle ne voulait pas l'oublier, juste accepter son départ et être en paix avec la vie, pour commencer une autre avec la mort.
Elle saisit les comprimés et les avala d'un trait.
N'importe qui aurait pu la rendre heureuse, mais personne n'aurait pu lui rendre son cœur, car il est parti avec lui. Adrien... Un vent souffla dans la chambre faisant virevolter la feuille où parurent les derniers vers d'Audrey :
"À 5h55, envies qui ne s'évanouissent au petit matin
Aujourd'hui je ne me réveille plus épanouie
Mon corps aurait pu être tien toutes ces nuits
À moi, elle t'a enlevé
Condamné par ta maladie
Avec elle, tu es parti
Ma décision est prise, je m'en vais au paradis
Avec toi, un jour je bâtirai toute une vie
Pour le meilleur et pour le pire
Pour les instants de bonheur, de tristesse...
Avant d'en finir, enfin... Laissons notre vie en suspension... Je t'aime tendrement Adrien, Audrey... "
Et la feuille vint se poser sur ses draps. Plus aucun bruit ne se fit dans la chambre, excepté la radio qui murmurait la chanson d'Amon Tobin "Searchers".