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Essais

Suffit-il de parler la même langue pour se comprendre ?

Parler la même langue suffit-il pour se comprendre ? Cette dissertation de philo explore les limites de la communication et le rôle universel des émotions.

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Communément, se comprendre, c'est saisir une information qu'autrui nous a donnée. La langue étant définie par Saussure comme « un code propre à une communauté », la question « suffit-il de parler la même langue pour se comprendre ? » nous met alors devant un problème : si la langue vise à créer une certaine unité au sein d'une communauté pour qu'elle puisse communiquer, comment ne pourrait-on pas comprendre autrui en parlant la même langue que lui ? Ce paradoxe de communication et de compréhension d'autrui, traité dans de nombreux ouvrages parmi lesquels La Cantatrice chauve d'Ionesco, doit être éclairci. C'est pourquoi nous dépasserons cette première approche en analysant les difficultés que nous avons à comprendre autrui, puis les rapports entre langue et émotions. Enfin, afin de prolonger et d'élargir le sujet, nous verrons comment comprendre autrui, tout en dégageant les limites de cette démarche.

Pourquoi comprendre autrui est-il si difficile ?

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Le désir d'être compris dans nos sociétés est devenu un enjeu capital. Bon nombre de conversations sont rythmées par d'incessants « tu me comprends j'espère » ou « comprends-moi ! ». Inversement, être un incompris est négativement perçu : c'est être seul, bafoué par les autres, sans qu'on nous accorde aucune importance. Pourtant, contrairement à la pensée pré-philosophique — en admettant qu'elle puisse constituer une pensée — pour qui être compris est une préoccupation permanente, nous pouvons déclarer que nous sommes tous des incompris.

Pour démontrer cette réflexion déconcertante, analysons les termes « comprendre autrui ». Si l'on repart de la définition commune, nous ne pouvons élargir le problème : c'est pourquoi nous devons aller plus loin. Comprendre autrui, est-ce comme comprendre un raisonnement ? Il semblerait que non, dans la mesure où ce serait mettre autrui dans une position constante, invariable, comme sujet de syllogisme simpliste : X a pleuré jeudi, ce n'est pas pour cela que X pleurera tous les jeudis. En revanche, nous pouvons nous demander pourquoi X a pleuré ce jeudi, précisément ce jour parmi les six autres de la semaine. Comprendre autrui, c'est donc comprendre les facteurs qui ont poussé X à agir comme il a agi.

Mais alors, dans quelles mesures peut-on déclarer que nous sommes tous des incompris ?

Le problème du « multi-sens » selon Françoise Dolto

En suivant la pensée de la psychanalyste Françoise Dolto, avec l'exemple de l'enfant et du bonbon, voyons tout de suite la difficulté d'être compris d'autrui. Un enfant demande à sa mère un bonbon ; admettons que la mère le lui donne : nous pouvons nous demander — et c'est sur quoi Dolto insiste — si la mère a répondu à la demande de l'enfant. « Puis-je avoir un bonbon ? » peut aussi signifier « Occupe-toi de moi, j'ai besoin de toi ! ». Bien que l'enfant et la mère parlent la même langue, il semble qu'ils ne se soient pas compris : on pourrait appeler cela le « double sens » ou encore le « multi-sens ».

L'enfant est donc un incompris, sa mère n'ayant pas saisi le délaissement qu'il ressentait — comme nous tous. Qui peut réellement affirmer être compris par les autres, qui doivent comprendre les raisons qui nous ont poussés à agir ainsi ? Personne, car ce phénomène de « multi-sens » se retrouve chez tout le monde et pas seulement au sens parlé.

Le don et ses malentendus : l'analyse de Marcel Mauss

Élargissons la réflexion : prenons l'exemple du don comme le fait remarquer Mauss dans son Essai sur le don. Lorsque quelqu'un nous donne quelque chose, nous voyons ce geste comme amical, gratuit… Alors qu'en fait, il est conflictuel : le don demande une reconnaissance, il n'est donc pas gratuit. En acceptant le don de manière conciliante, nous n'avons pas compris le donneur et ses intentions.

Les limites linguistiques de la compréhension

Parler la même langue ne constitue pas une garantie de comprendre autrui. Comme le démontre Martinet dans ses Éléments de linguistique générale : « le français désigne au moyen d'un même terme "bois" un lieu planté d'arbres, la matière bois générale, le bois de charpente (…), alors que le danois a un mot "troe" qui désigne l'arbre et la matière bois en général, et désigne en concurrence avec "tommer" le bois de charpente. »

Ainsi, si j'ai des notions de danois, je ne suis pas sûre de comprendre (au sens de saisir les mots) un Danois, sans parler des nuances dont regorgent chaque langue et des expressions idiomatiques, véritables casse-têtes des traducteurs. Le mot « aimer » trouve trois nuances bien distinctes en anglais (to like, to love, to be fond of) et deux en italien (piacere, amare). Comprendre autrui, en parlant pourtant la même langue, constitue une difficulté non négligeable, d'où l'affirmation selon laquelle nous sommes tous des incompris, mais aussi des « incompreneurs »…

Langue, culture et émotions : ce qui nous rapproche

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La langue peut être une barrière à la compréhension d'autrui, comme peut l'être également la culture du pays d'autrui. Chaque pays a en effet sa propre culture et, aussi réducteur que cela puisse paraître, sa propre mentalité. On parle très souvent du fameux humour britannique auquel certains sont catégoriquement hostiles.

Pourtant, et c'est là que l'expérience est particulièrement intéressante, si l'on place un Français (parlant le français) dans une salle de cinéma anglaise, peuplée d'Anglais parlant l'anglais, nous pourrons aisément constater que le Français ne rira pas aux jeux de mots anglais (appelé comique de mots), mais il rira de la même façon que les Anglais lorsqu'un personnage glissera dans la rue (comique de geste). Le Français n'a pas perçu le jeu de mots : il ne comprend donc pas l'humour et la mentalité des Anglais. Or, ce qui différencie le comique de geste du comique de mots, c'est la sollicitude des émotions (le rire…).

Les émotions : un langage universel

Nous voilà devant un terme capital dans la compréhension d'autrui : les émotions, se définissant comme des troubles affectifs, intenses et passagers d'un sujet, de tonalité agréable ou pénible. Par opposition à la variation des langues, autrui demeure toujours un être humain avec des émotions qui ne sont en aucun cas propres à une certaine langue, quelle qu'elle soit : un Anglais peut se sentir angoissé devant une certaine situation, comme peut l'être un Kényan, un Cambodgien…

Par conséquent, les langues, phénomènes culturels qui nous particularisent d'un lieu à un autre, n'interviennent en rien et ne brouillent en aucun cas la palette d'émotions que peut ressentir chaque être humain. Je suis française, je parle le français et pourtant je suis entièrement capable de comprendre les émotions d'un Russe : la connaissance de la langue n'est en effet pas requise dans cette relation que j'entretiens avec autrui. Maintenant, demandons-nous par quel procédé je suis capable de percevoir les émotions de X et ainsi comprendre X.

La thèse analogique : comprendre autrui par soi-même

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Aussi paradoxal que cela puisse sembler, comprendre autrui, c'est se comprendre. En effet, comme l'a prouvé l'expérience du Français dans la salle de cinéma anglaise, les langues séparent, les émotions rapprochent et surtout caractérisent le genre humain. Même si je parle le français, je peux comprendre un Anglais qui rit, et même les émotions qui le poussent à rire. Mais comment ?

Il semblerait que la thèse analogique puisse répondre à cette question : effectivement, pour comprendre autrui, j'analyse ses expressions (larmes…) et je les reporte sur moi. Je me place en sujet de syllogisme : quand je suis triste, je pleure ; il pleure : donc il est triste. Ainsi, si je comprends autrui, c'est parce que les émotions caractérisent l'Homme : qu'il parle le bulgare, le russe ou qu'il soit muet, il a des émotions que je peux reporter sur moi grâce à ses expressions.

Les limites du raisonnement analogique

Pourtant, cette thèse analogique présente bien des limites qui posent problème : elle réduit autrui à un sujet de syllogisme simpliste. Si le mur est jaune, que la banane est jaune, puis-je affirmer que le mur est une banane ? Autrui ne peut définitivement pas être assimilé à un syllogisme, c'est pourquoi la thèse analogique est à rejeter en partie.

Outre le cas du comédien, qui par son jeu d'acteur crée l'illusion d'être joyeux ou triste, la thèse analogique nous met devant un autre problème : la question n'est plus « comment comprendre autrui ? », mais « combien comprendre autrui ? » Comment comprendre l'intensité de la tristesse de X ? Les expressions comme « je sais ce que tu ressens » sont absurdes : puis-je déclarer comprendre autrui dont le mari est mort dernièrement ?

Certains diront qu'un couple qui est devant le corps de leur enfant mort « partagent la même peine », mais cela est impossible car c'est notre passé qui forge et construit nos vies. Ce couple, avant d'être un « tout », est surtout constitué de deux personnes fondamentalement distinctes et uniques — vision que la plupart oublie à cause de l'Amour… Ces deux parents ont eu une vie avant d'avoir leur enfant ou même de se rencontrer. Peut-être l'un des deux a-t-il déjà vécu cette situation : il ne peut donc pas vivre le présent de la même façon que l'autre. Dire qu'un couple ressent exactement la même peine, c'est nier l'être humain dans son unité et sa particularité.

L'impossibilité d'une science de l'homme

Pour aller encore un peu plus loin, on peut dire que la science de l'homme ne peut exister et qu'elle serait un échec total. En effet, nous ne pouvons comprendre autrui, l'intensité de ses émotions, son histoire personnelle : alors comment fonder catégoriquement des lois sur l'homme ?

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Conclusion

La question était de répondre à l'interrogation « suffit-il de parler la même langue pour se comprendre ? », ce qui nous a conduit à réfléchir sur la difficulté, voire l'impossibilité, de comprendre autrui. Les « solutions » apportées par la thèse analogique semblent excessivement simplistes après avoir dégagé ses nombreuses limites, telle que le syllogisme qui instaurerait une science de l'homme constante… Ce qui est parfaitement impossible.

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Clochette La rétameuse @ginger_bread_woman
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