
Il restait là à observer la famille du notaire, drapée de Gucci, pleurer des larmes aux parfums de Chanel et de Dior. La pierre tombale en marbre choisie du vivant du défunt se couvrait petit à petit de magnifiques ornements coûtant chacun presque aussi cher que la robe de la veuve. Après avoir écouté les chœurs d'enfants, dont on avait loué les services pour l'occasion, les spectateurs s'engouffrèrent dans des limousines noires et disparurent. Ils allaient sûrement à un banquet vertigineux pour soutenir la famille du brave homme dont ils feraient d'intestables éloges autour de quelques coupes de champagne et de petits fours raffinés.
Lui, il était seul. Devant une tombe où de jolies fleurs avaient autrefois été plantées. Pas beaucoup, c'est vrai, juste assez pour signifier que ce bout de terre était pris. Aujourd'hui les boutons d'or mouraient sous une jungle de mauvaises herbes... Pourtant il venait chaque jour. Se lever plus tôt, se coucher plus tard. Peu importait, il venait. Souvent il pleurait, parfois il parlait. Il les aimait tant. Il n'avait pas assez d'argent pour leur acheter une plaque funéraire alors il avait récupéré ce qu'il avait trouvé et avait essayé d'y graver un mot. Il avait fini par planter sa plaque de fortune à la verticale où il le fallait. Et si désormais plus personne n'arrivait à déchiffrer l'inscription, il s'en fichait car lui, il savait...
Dix ans passèrent. Une femme, trois enfants, toujours peu d'argent et tant d'amour. Il allait moins les voir mais il y allait. Il s'assit sur la tombe, remarqua que plus aucune trace de ces anciennes fleurs n'était là. La fois suivante, il revint avec de quoi lever les mauvaises herbes dans une main et un magnifique bouquet dans l'autre. Il entreprit de nettoyer la tombe et, une fois que ce fut fait, il prit le bouquet et le porta sur la tombe du notaire enterré dix ans auparavant. Il jeta un regard à la tombe de ses grands-parents et leur chuchota : « Personne n'est jamais venu le voir en dix ans... ».