
Chapitre 1 : L'éveil de Sarah
Huit heures du matin. Sarah se lève, l'esprit encore embrouillé par les cauchemars qui hantent ses nuits. Des rêves qu'elle fait régulièrement, et qu'elle ne supporte plus.
Sarah a eu une enfance aussi heureuse que possible en ces temps troublés : élevée dans une famille unie et plutôt aisée que rien n'a réussi à séparer, elle n'a jamais eu à déplorer la perte d'un proche ou le manque de nourriture — chose rare en ce début de XXIIIe siècle. Pourtant, elle est comme tous les habitants de la planète : elle a peur de vivre, peur de se retrouver seule, et par-dessus tout, peur d'« eux ».
Les C-424 : araignées de métal
Eux, ce sont des monstres de métal, pas plus grands qu'un point, qui ressemblent à de petites araignées avec des tentacules pour pattes. Ses parents lui en ont déjà parlé : ils avaient été inventés par l'armée, l'invention du siècle qui leur ferait gagner la guerre. Mais elle s'est rapidement révélée ne pas être aussi parfaite que certains le prétendaient, car elle s'est retournée contre ses créateurs qui la détruisirent — enfin, c'est ce que tout le monde croit.
Personne n'a jamais réellement su comment elles agissaient ou quels étaient leurs effets. Pourtant, Sarah les a déjà vues à l'œuvre, ces araignées, dans ses cauchemars. Elle sait qu'elles sont toujours là, et au plus profond d'elle-même, elle redoute le moment où elles reviendront au grand jour.
2230 : un anniversaire sous le deuil
Sarah a 18 ans aujourd'hui. Et ce 9 juin 2230 est également commémorée la grande capitulation. En effet, cela fait déjà vingt-huit ans qu'après une longue guerre, l'Union Démocratique des États Indépendants (UDEI) est sous domination caustrienne et qu'un blocus total est imposé à la Terre jusqu'en 2242. La planète est donc condamnée à vivre pendant encore douze ans sans aide d'aucune sorte, avec toutes les difficultés que cela comporte.
Il a fallu plus de vingt ans pour réparer les dégâts causés par les armes extraterrestres, bien plus évoluées que nos « ridicules » bombes H et autres bombes atomiques... Depuis, les famines et les catastrophes plus ou moins naturelles se succèdent, apportant derrière elles leur lot habituel de mort et de misère.
Une fête malgré tout
Sarah ne désirait pas de fête cette année, pas plus que toutes les autres. Elle se sent coupable de fêter son anniversaire un jour de deuil pour des milliers de personnes. Mais comme à leur habitude, ses parents n'ont rien voulu entendre et ont invité toutes les familles aisées de la ville ainsi qu'une bonne partie de son lycée. Il ne lui reste donc plus qu'à s'habiller et à descendre prendre le petit déjeuner en compagnie de sa mère et de son frère Grégory.
Son père est déjà parti travailler depuis une bonne heure et, comme à son habitude, il a enregistré un message sur la boîte vocale du téléphone à écran géant. Sarah ne prend pas la peine de le regarder, elle en connaît déjà le contenu, le même que chaque année.
Il n'y a personne à la cuisine. Elle s'approche d'un placard et regarde à l'intérieur : il est rempli de céréales de toutes sortes. Elle s'en sert un bol, puis se dirige vers le salon où elle s'attend à trouver sa famille attablée, mais surprise : personne n'est là.
Quand le cauchemar devient réalité
Après avoir haussé les épaules, Sarah se couche sur le divan et allume la télévision. Elle se retrouve instantanément projetée dans une ville où la panique règne en maître. Elle change de chaîne : à nouveau, elle se retrouve dans une cité terrorisée, à une différence cependant : cette ville, elle la connaît, elle est à peine à 5 kilomètres de chez elle !
Alors qu'elle essaie de comprendre ce qui rend les gens hystériques, une femme passe à travers son hologramme en hurlant : elle est poursuivie par une nuée d'insectes que Sarah reconnaît tout de suite pour être des C-424. Elle éteint précipitamment le poste puis appelle ses parents. Personne ne répond. La panique commence à la gagner et elle court à travers la maison en ouvrant systématiquement toutes les portes, jusqu'à ce qu'elle entre dans la chambre de son frère : il est étendu sur le tapis et ne respire plus.
Elle tente désespérément de le réveiller en le secouant énergiquement, mais rien n'y fait. Sarah hurle et se précipite dans la chambre de ses parents : morts tous les deux.
Elle veut crier mais aucun son ne sort de sa bouche. Elle redescend dans le salon comme un automate, la tête vide de toute pensée.
Un réveil en sueur
Quand elle entre dans la pièce, elle tombe à la renverse : ses parents et son frère sont attablés normalement autour de la table et discutent de tout et de rien. Elle se relève péniblement et son père la prend dans ses bras.
— Joyeux anniversaire, ma chérie !
— Tu as bien dormi ? lui dit sa mère.
— Pourquoi nous regardes-tu comme ça ? Et souris un peu, c'est ton anniversaire.
— Mon anniversaire ? dit Sarah en fuyant à l'étage. Mon anniversaire ? Vous êtes morts et tu me parles de mon anniversaire ?
— Que dis-tu, ma chérie ? Tu as de nouveau fait un cauchemar, c'est ça ? Ne pars pas, attends ! Sarah, reste ici !
Une fois en haut, elle regarde dans la chambre de son frère : vide. Celle de ses parents : vide également. Un grésillement se fait entendre dans l'escalier. Les araignées — ou les C-424 de leur vrai nom — l'ont suivie ! Elle ferme la porte à clé et recule jusqu'à ce qu'un mur la bloque dans sa fuite. Elle regarde par la fenêtre : rien à faire, elle est au deuxième étage, si elle sautait, elle ne s'en remettrait pas.
Elle entend des pas, ses parents ! Les bourdonnements se sont tus. Ils frappent à la porte, qui ne résiste pas longtemps. Elle s'ouvre avec fracas et... rien.
Sarah se réveille en sueur, toute trempée des larmes qu'elle a versées pendant son sommeil.