
Armand m'a expliqué que "blanc" c'est une couleur. Chaque chose a une couleur sauf l'eau qui est transparente ; ça veut dire que ceux qui le peuvent voient à travers elle. Moi je ne peux pas, je ne connais aucune couleur. Souvent, Armand me décrit ce qu'il voit, ça a l'air tellement beau !
Un jour, il m'a expliqué comment sont les hommes et les femmes. Je ne sais pas s'il a mal décrit, mais je n'ai pas aimé du tout. Les êtres humains seraient-ils les choses les plus laides de la planète ?
"C'est comme pour les sentiments, m'a répondu Armand, il y en a de très beaux et des moins beaux. Toi par exemple, tu es aussi jolie qu'une rose. Tu te souviens des roses ?"
J'aime bien quand Armand me parle, il est si doux avec moi. Quand il me serre dans ses bras et qu'il me parle du monde, j'ai l'impression de voir enfin, de voir à travers ses yeux, à travers son cœur.
Naître sans voir
Je suis née un 15 janvier. Mes parents m'ont appelée Martha. Très vite, les médecins se sont rendus compte que "il faut se rendre à l'évidence, la petite Martha est aveugle".
Aveugle [avœgl] nom commun - masculin ou féminin ; pluriel aveugles : personne privée du sens de la vue [Synonyme : non-voyant].
Je n'ai pas de souvenirs de ma petite enfance puisque la mémoire des petits est souvent visuelle. Le sentiment de "différence", je l'ai toujours ressenti. Parce que toutes les personnes à qui j'ai pu adresser la parole me l'ont fait ressentir, même mes parents. Tout le monde, excepté Armand.
La rencontre avec Armand
J'ai rencontré Armand pour la première fois quand j'avais 12 ans. Lui en avait alors 14. J'étais près de chez moi, en train de me promener dans la rue, quand il a déboulé sur un skateboard (quel drôle de nom pour un drôle d'objet ! Je n'arrive toujours pas à me le représenter !). Au lieu de s'énerver comme l'aurait fait un garçon "normal" (je hais ce mot depuis la première fois que je l'ai entendu), il s'est excusé plusieurs fois puis m'a raccompagnée jusque chez moi.
Depuis ce 9 avril, nous nous sommes revus (quelle ironie !) chaque semaine, puis plusieurs fois par semaine, et désormais nous nous retrouvons chaque jour. Je ne sais pas si j'aurais pu passer l'adolescence sans Armand. Chaque fois que je ne vais pas bien, chaque fois que je veux arracher ces yeux qui font souffrir mon cœur, il vient et me montre le monde.
C'est ça aimer ?
Est-ce que c'est ça, aimer ?