
Le regard neutre du jeune garçon se posa sur les mains de la personne debout en face de lui. Il interpréta les tremblements qui les agitaient — comme jadis avaient tremblé les royalistes de 1789 — trahissant ainsi un sentiment compréhensible : apeuré, ou bien haineux.
Car c'est en cela que le décryptage du comportement humain est immanquablement l'une des tâches les plus complexes qu'un être puisse effectuer. Chaque geste pouvait signifier une série ambiguë et immensément longue d'émotions. Curieusement, le sourire qui étirait les lèvres du jeune garçon s'élargit presque imperceptiblement. Selon la science de la psychologie, et fidèlement aux avis défendus dans la majorité des ouvrages sur ce thème, cela permettrait d'affirmer qu'il avait élucidé le mystère de l'interprétation des tremblements.
Évidemment, avec un spécimen comme celui-ci, la moquerie et son hypothèse étaient exclues, ce qui rétrécissait la ligne des probables émotions éprouvées à cet instant. Or, même la personne ayant le quotient intellectuel le plus développé au monde, aussi mature et cultivée soit-elle, possède une faille. C'est ce que semblait exploiter le ravisseur. Car c'en était un. On l'avait déduit grâce aux caractéristiques que montrent ce type de personnes en action.
Sauf que l'on ne se jouait pas impunément d'un jeune garçon. Encore moins, voyez-vous, avec CE jeune garçon. Il s'agissait en effet de la personne la plus douée intellectuellement au monde, sur la surface de cette planète, mais aussi de toute l'histoire écoulée. Rien de comparable à Einstein, voyez-vous.
— Vous semblez laisser votre subconscient vous dicter de vous laisser envahir par la haine. C'est une erreur, croyez-moi. Me trompé-je ?
— J'ai du mal à saisir en quoi cela vous regarde, répondit le mystérieux kidnappeur.
— Tout ce qui se passe en ma présence me regarde. C'est mon droit le plus strict, celui de tous, d'ailleurs. Seulement, certaines personnes sont trop faibles pour le faire valoir. Je ne pense pas commettre quelque impolitesse en acceptant les excuses que vous allez me donner.
— Allez-vous vous taire ?
— Ho non, monsieur Anderson, personne ne se taira, ici.
— Il est bien dommage que vous ne soyez pas d'accord avec moi, car c'est moi, et non vous, qui maîtrise la situation.
— Je vous laisse le penser.
— Vous pouvez et devez, car ne pas laisser penser la vérité ressemble à s'y méprendre à une dictature.
— Je suis en quelque sorte un dictateur.
— Me voilà très apeuré, car j'ai devant moi un adolescent dictateur qui maîtrise la situation alors qu'il est pieds et poings liés sur une chaise.
— Vous l'êtes aussi, spirituellement.
— Mais ce qui compte, voyez-vous, c'est physiquement. Et physiquement, je suis en position de force.
— Vous croyez vraiment que ce soit le plus important ?
— Je le sais.
— Alors détachez-moi.
— Pourquoi ?
— Cela ne doit avoir aucun intérêt pour vous, assoiffé de pouvoir, de vaincre à un combat inéquitable un jeune garçon.
Fabuleux Rêve
Par hordes, les Korrigans avaient investi les terres arides en été du fief de Duke. Le territoire des chefs était anéanti et il ne restait des bâtisses somptueuses que des ruines fumantes. Les humains n'avaient rien à se reprocher, pourtant. Les créatures ancestrales, sous les ordres de la Mary Morgane de Port Blanc, s'étaient alliées aux forces noires de l'Ankou. L'Ankou vivait sur la montagne qui surplombait le gouffre sans retour d'un côté, et les fiefs de Duke de l'autre. Ne pouvant agir personnellement pour la suite de son plan, il fit quérir par le biais d'une troupe de nains une offre aux êtres ancestraux. Elle fut acceptée et la Mary Morgane de Port Blanc lança ses attaques magiques sur les Korrigans. Elle et son armée de mages avaient utilisé la magie ardente pour que les Korrigans s'en prennent aux humains, reconnaissant le type de magie développé par Merlin.
Seulement, les 11 disciples de la terre blanche avaient appris la machination. Et par voie de vent, ils firent parvenir ce message à Yorwan, roi des Korrigans :
« S'il vous suffit de si maigres preuves pour justifier une attaque, lancez vos hordes contre nous. »
Car ce message sibyllin eut une grande importance pour les humains, à l'heure des captures, massacres, puis à l'heure des ruines et des débris. La susceptibilité des Korrigans est légendaire. Le conseil d'absolution a ensuite décidé de lever les sanctions pour l'affaire et a fait promettre à Yorwan de ne mener son peuple à la guerre qu'avec l'accord de l'alliance.
Les membres de l'alliance n'eurent jamais vent de ce que fit Yorwan, alors qu'il venait tout juste de quitter la salle d'audience, les yeux pleins de haine. Ce qu'il fit, Hankou le qualifia de dithyrambique. Malheureusement, les dégâts causés par l'immense puissance mystique des Korrigans qui avaient lancé la plus grande bataille de tous les temps furent irrécupérables, irréversibles. Le lendemain, le nœud d'irradiation qui maintenait la région des puissantes armées blanches sous influence magique fut brisé.
Toutes les alliances furent rompues. Le conseil d'absolution bannit les Korrigans de la terre de brume, tandis que les 11 disciples, qui étaient indirectement responsables de ce carnage, passèrent novice. Depuis, les trois forces célestes se sont dissoutes et la vie fantastique réduite à néant.
Toutes les maisons furent reconstruites et chacun vécut son temps. Car au lendemain d'une telle disette, personne n'oublia pendant près de 400 ans de répéter aveuglément chaque matin les deux mots dont seuls certains connaissaient l'exacte signification : Carpe Diem.
Dialogue
— Encore un verre ?
— Ce n'est pas de refus, sergent.
— Sergent ?
— Eh bien oui, vous l'êtes, non ?
— Non !
— Vous êtes pourtant Erwan Philip ?
— Non !
— Alors me serais-je…
— Oui, sans doute, tout autant que moi.
— Vous m'en voyez confus, sergent.
— Je vous ordonne de quitter la pièce ?