
C'était il y a 4 ans, le jour de la fête des mères. Nous étions allés faire du camping, mes parents, mes trois frères, ma sœur et moi. Quand nous nous sommes garés devant l'immeuble pour rentrer chez nous, nous ne savions pas qu'une heure plus tard, nous serions au CHU. Nous ne savions pas que c'était la dernière fois que nous verrions cet appartement dans lequel notre vie a basculé.
Nous montons les marches de l'immeuble, moi en tête. Derrière moi, ma mère porte dans ses bras mon frère d'un an et tient par la main ma sœur de trois ans. Suivent mon frère de onze ans et mon père, le plus grand de mes frères n'étant pas rentré avec nous.
L'agression : un après-midi qui bascule
Devant la porte de chez nous se trouve la voisine, bras croisés, une dame à qui nous disons toujours bonjour quand nous la croisons dans l'escalier. Elle habite l'étage au-dessus avec ses fils qui, dès qu'elle passe la nuit ailleurs, mettent la musique à fond durant des heures. Ils élèvent toute une tribu de chiens-loup qui hurlent à la mort nuits après nuits — pratique quand on a deux bébés à faire dormir.
Nous ne nous sommes jamais plaints de ce vacarme, du moins le croyais-je encore à cet instant.
Je vois la voisine et lui dis bonjour. Je crois qu'elle veut du sel, ou un œuf, ou ce genre de chose que se demandent les voisins de temps en temps, mais je vais vite m'apercevoir que le but de sa visite est bien loin d'être amical.
Ma mère gravit les marches, et dès que la voisine l'aperçoit, elle lui dit d'un ton très dur :
« Toi la morue, tu poses ton gamin par terre. »
Quoi ? Je me demande si j'ai bien entendu. Pourquoi elle insulte ma mère, celle-là ? Ma mère ne comprend pas non plus, tout le monde se regarde. En un instant, cinq jeunes hommes descendent les marches de l'escalier et se jettent sur nous six sans que nous puissions réagir.
Quand la violence fracasse une famille
Quand la réalité dépasse le rationnel, votre cerveau réagit plutôt bizarrement. En effet, j'ai des souvenirs confus de cet instant : un poing dans la tête de mon père qui essaye de protéger ma mère, qui, elle, essaye de protéger ses enfants.
J'arrache mon petit frère des bras de ma mère, j'en fais autant avec ma petite sœur. Un des hommes crie : « Je vais égorger tes enfants ! »
Ma mère est à terre, la voisine la tire par les cheveux. Quatre hommes sautent à pieds joints sur la tête de mon père, lui aussi à terre. Ils montent les huit marches d'escalier, puis lui sautent dessus et lui crachent dessus.
Le cinquième prend un sac poubelle qui se trouvait sur le palier et me le jette dans le dos avec une force qui me fait presque tomber, tandis que dans mes bras je tiens deux enfants de un et trois ans qui n'y comprennent rien eux non plus.
Je ne me retourne pas. Il a dit qu'il allait nous égorger. Que dois-je faire ? Où dois-je aller pour empêcher notre mort ? En une fraction de seconde, je repense à un article que j'avais lu sur comment se protéger du feu. La première réponse était : un endroit clos.
Oui, je pense : un endroit clos. Le seul de la maison est les toilettes. La porte de la salle de bain n'ayant plus de verrous, je me cache et m'enferme dans les toilettes avec les petits, et j'éteins la lumière pour que personne ne nous voie.
Des cris, des cris. Ma mère hurle : « Où sont mes enfants ? » Elle ne nous a pas vus partir. Mon père ne crie plus, lui.
Pascal, mon autre frère, était en dernier dans les escaliers. Il a couru chez la gardienne de l'immeuble, la suppliant d'alerter la police. Cette dernière, étant amie avec nos charmants voisins, l'a mis dehors en lui disant de laisser les adultes régler leurs histoires entre eux.
La défense désespérée de mon père
Ce que je ne sais pas, c'est que mon père a pu se relever. Il a couru chercher ce qui chez nous ressemblait le plus à une arme : mon sabre de compétition. Je me sers de cette arme pour des démonstrations, à cause de la pratique des arts martiaux. Mon père les a fait fuir avec ça. Il a blessé un des hommes. Ils sont tous rentrés chez eux.
Ma mère nous cherche. J'ouvre la porte des toilettes. On cherche Pascal, que ma mère imagine déjà sanglant, étalé sur le sol. Non, il s'était caché dans les caves.
Mon père est couvert de sang, mais vivant et conscient. Il remplit trois serviettes de toilettes de son sang. Il lui manque un morceau de lèvre, il a le nez cassé.
Le sang coule. Partout du sang, sur nos sacs de camping.
Pascal et moi pleurons. Ma mère appelle la police, qui ne viendra que trois quarts d'heure plus tard. Et un médecin urgentiste, qui viendra une demi-heure plus tard.
Les deux petits errent dans l'appartement. Ils voient le sang partout. Ils ne disent rien, ne pleurent pas.
Ma sœur de trois ans restera muette plusieurs heures. Mon frère d'un an aura gagné quelques mois de pédopsychiatrie.
L'indifférence de la police et de la justice
La police vient. Elle va d'abord voir les voisins et redescend nous dire que ceci est notre faute, qu'il ne fallait pas « attiser le feu ».
Le médecin vient, dit qu'il ne peut rien faire et demande de l'argent pour son déplacement.
Direction les urgences. Mon père y passe une grande partie de la nuit, nous aussi, au bâtiment psychiatrie.
Mon père nous explique que la veille, il a placé dans la boîte aux lettres des voisins un mot leur expliquant que les hurlements des chiens et la musique à fond jusqu'à quatre heures du matin, ça suffisait, et que la prochaine fois il allait appeler la police. Seulement ici, personne ne leur dit jamais rien — boss de la cité.
Après le drame : reconstruction et injustice
Nous avons habité chez des amis quelques jours, puis déménagé. C'est le plus grand de mes frères qui a tout emballé, le reste de la famille n'a plus jamais vu cet appartement.
Nous avons tous changé d'établissement scolaire. Nous avons habité dans un autre quartier, quitté nos amis.
Eux sont toujours là-bas. Ils vont bien, ils ne paient pas le pédopsychiatre pour leur enfant. Ils n'ont jamais été inquiétés par la justice. Nous subissons chaque jour le poids de l'injustice.
Combien d'heures à se demander le « pourquoi ? » et le « Et si... ? »
Vous retournez le scénario encore et encore et encore. Vous vous demandez ce qui se serait passé si... Et si...
Dès que vous n'êtes plus occupé, vous y repensez.
Pendant un an après ces faits, j'ai eu peur de monter les escaliers de mon nouvel immeuble, me demandant à chaque pas qui allait m'attendre au pas de la porte. Ma famille serait-elle encore en vie à mon retour ?
Et pour aller au lycée, il fallait tout de même repasser par la cité, juste devant l'immeuble.
Aujourd'hui ça va mieux, mais j'aimerais quand même que dans le pays des droits de l'homme, la justice veuille bien que l'on puisse rentrer chez soi sans risquer d'être tué. Que la police n'accuse pas un père, sa femme et leurs quatre enfants d'avoir « attisé le feu ».
C'était pourtant la fête des mères. Je me demande si Sonia et Benjamin, les deux plus jeunes, y pensent encore parfois...