
Je viens de me réveiller. Le réveil n'a même pas sonné. Ma soirée me reste au travers de la gorge, le goût de l'alcool se mêle au tabac et au shit que je me suis tapé tout au long de cette interminable nuit. Mon bras me fait mal. J'ai peur que ça s'infecte. Ça s'est déjà vu. Il me faut un remède. La douche ne me fait rien, il me manque quelque chose...
Il me faut un remède. Même les aspirines ne me font aucun effet. Je m'allume une cigarette. Ça me dégoûte, ce mélange. Je l'écrase. Elle me monte à la tête, toutes ces choses dont je ne sais rien et qui me tuent.
Il me faut autre chose, une drogue, un acide, un verre. Je me sers une vodka. Elle est déjà vide. Mon cerveau est sur le point d'éclater. Je suis sur le point de m'écrouler. Mais une vision m'arrête dans ma perdition : celle de mon appart'. Jamais vu ça. Une horreur. Il faut faire quelque chose. Je m'écroule sur mon canapé, les mégots tombent par terre. La poussière danse avec la poudre tel un balai de spectre sur une valse de Chopin. Les deux substances se dissipent l'une dans l'autre et vont danser avec les étoiles de mon plafond. Je veux m'envoler avec elles mais mon bras m'enferme dans cette prison dorée. Piscine de Champagne, bain de bimbo, une vision fractale de ma vie de luxe et de luxure — c'est bizarre comme ces deux mots se ressemblent — la richesse pousse au vice.
Le tapis rouge est devenu blanc et poussiéreux sous notre poudre de luxe. Un corps de femme sur un divan, une expérience déjà oubliée. Il me faut quelque chose. Même la partie de jambe en l'air avec ce qui donne l'impression d'être un top model ne me revient pas en mémoire. Une vie de luxe qui devient lassante. Elle était pourtant magnifique. Tant pis.
Il me faut quelque chose, une pharmacie... un médoc de confection personnelle. Le chemin vers la salle de bain, un patinage sur une neige pure qui mène vers le carrelage froid.
Le bleu des murs est recouvert de quelques coulées rouges. Un bras pend devant mon visage presque collé au sol. Quelques gouttes sur mon front. Quelques gouttes suffisent pour reprendre conscience. La baignoire déborde. L'ascension le long du bras est lente et non sans surprises. Plusieurs coupures sur l'avant-bras, comme si des aiguilles de seringues avaient été arrachées d'un coup ; les veines dépassent des plaies, laissant encore couler une petite rivière pourpre. Les hématomes ne se comptent pas sur les doigts d'une main, même deux ne suffiraient pas.
Le corps nu de la femme — enfin ce qu'il en reste — n'est pas moins horrible que les membres supérieurs. Il est à peine identifiable. Un morceau de chair dont l'épiderme est quasi inexistant. Les seins sont coupés, les tétons ne sont plus que des crevasses de graisse dont on ne peut rien distinguer, les mamelons sont posés sur le rebord de la baignoire comme des trophées de chasse. Une croix est taillée dans la peau entre les deux seins mutilés. Un christ de chair entre les coupures s'affiche sans toutefois être reconnaissable. Le sourire est rallongé. L'œil gauche est manquant, le droit est énucléé mais il pend encore le long de la joue avec un monochrome rouge en toile de fond.
Le sexe de la femme n'est plus qu'une fosse profonde comme le trou noir dans lequel je me suis plongé. Un lieu de rendez-vous pour mes hôtes. Je me rappelle maintenant.
Les jambes portent des traces de lacération, comme si des cordes avaient été solidement attachées pour la pendre afin de la vider lors de la réalisation de la sainte croix. Un sacrifice. On distingue encore les détails de la corde et même le nom du fabricant. Des plaies tout autour, comme si la lame du couteau avait dérapé sur les jambes pendant qu'on coupait la corde.
Il reste un peu de poudre autour du nez qui est encore la seule partie du corps intacte. La soirée avait dérapé. C'était pourtant parti comme une superbe fête avec ce qu'il faut d'alcool et de drogue en tout genre. Elle ne s'était pas gênée pour se servir. Elle était une proie facile, une partie de baise parfaite. La petite fille sage qui se fait tringler par le dealer le plus minable de toute la planète. Elle l'avait bien cherché, il ne fallait pas s'approcher de moi. Les fréquentations engendrent toujours de mauvaises rencontres. Elle était pourtant d'accord au départ, mais c'est après qu'elle s'est débattue. Il fallait que je la termine, ça aurait été une honte pour moi de laisser tomber face à cette résistance. Une petite personne si fragile après tout. Les invités m'ont aidé et nous lui avons offert son meilleur repas : elle-même.
Cette vision de plaisir me terrifie désormais. Je dois me débarrasser de ça, mais comment ? Cette vision va me hanter jusqu'à la fin de mes jours.
Il faut que je fasse quelque chose !
La vengeance va tomber un jour ou l'autre.
Je m'en occupe moi-même.
Glisse sur la flaque rouge.
Rampe sur la poudre blanche.
Saisis le métal.
Tu étais poussière et tu redeviendras poussière !