
Ce soir-là, on préparait l'anniversaire de Marie-Laure, on était dans une joyeuse ambiance. On avait décidé de faire un repas chinois pour l'occasion, et on était perdus entre les nems, les chips et les baguettes, à se demander avec quels doigts on s'en servait. Toi, tu n'étais déjà plus là, mais on ne le savait pas encore.
Quand Pascaline a sonné, on croyait qu'elle venait participer à notre soupe de crevettes, mais son visage était si pâle en entrant dans la cuisine qu'on a deviné que quelque chose s'était passé. Elle nous a tous regardés, sans rien dire. Elle a peut-être ressenti le décalage entre l'ambiance festive et ce qu'elle avait à nous dire.
Puis, elle a prononcé une phrase que je n'oublierai jamais. Quand j'ai entendu ces mots, je savais que je ne serais plus jamais la même. Il y a des choses qui vous font changer pour toujours.
— On ne verra plus Jojane... Il a eu un accident de voiture ce week-end et... Il est mort.
À la fin de sa phrase, Pascaline n'a pas pu s'empêcher de pleurer, et Flo et elle se sont jetés dans les bras l'un de l'autre. Moi, j'avais un saladier plein de chips à la crevette, mais je n'avais plus faim du tout.
J'ai revu ton visage, comme tu ne me lâchais pas des yeux la première fois qu'on s'était vus. Je ne te connaissais pas vraiment, mais je savais qui tu étais, et j'ai compris combien tu comptais pour tes amis. Tu avais le même âge que moi : 20 ans. Bon sang, 20 ans !
Pendant qu'on attendait devant l'église, et que le son lugubre de la cloche résonnait dans nos cerveaux accablés, je réfléchissais. Je me disais : bon sang, qu'est-ce que tu as eu le temps de faire en 20 ans ? C'est rien ! Aller en cours, sortir avec les copains, jouer au foot. Mais jamais tu ne connaîtras le mariage, jamais tu ne tiendras dans tes bras un enfant qui sera le tien, jamais tu n'assisteras à ses premiers pas. Il y a tant de choses que tu ne verras pas, tant de chansons que tu n'entendras pas, les trois quarts de ta vie que tu ne vivras pas.
Je voudrais que tu saches qu'il y avait beaucoup de monde à la cérémonie. Tu étais très aimé, et tes sœurs portaient tes maillots de foot et t'ont apporté des peluches. Ta toute nouvelle petite amie a détourné les yeux quand cette longue voiture est arrivée. Ils sont venus te porter dans l'église, et je me suis dit que tu ne devrais pas te trouver entre ces quatre planches.
Ta mère a lu un très beau texte qu'elle avait écrit pour toi. Je ne me souviens pas de tout, mais de quelques passages :
— Johann, tu nous avais beaucoup fait rire en lisant ton horoscope qui t'annonçait un grand changement dans ta vie. Tu croyais que c'était dans ton travail, que le changement aurait lieu.
— J'avais toujours peur, quand tu prenais ta voiture, la nuit, et tu disais « t'inquiète pas »... je sais, je sais... mais tu savais pas, tu savais pas...
Je ne savais pas que tu avais perdu un petit frère avant de t'en aller à ton tour, mais je suis sûre que vous êtes réunis à présent.
Où que tu sois, nous ne le saurons qu'à notre tour, je voudrais que tu saches que personne ne t'a oublié. On t'appelle toujours Jojane et on pense très fort à toi.