
Ici, vous sera racontée la vie d'un homme à qui tout sied bien.
Il était un homme simple et dénué de tout sentiment négatif. Il avait pour qualité de pouvoir réussir tout ce qu'il pouvait entreprendre de manière héroïquement naturelle. Il possédait un sens de l'amitié impérissable et respectait profondément la vie.
Il pleuvait. L'odeur du temps était âcre, on entendait cycliquement des bruits d'éclaboussements, et des eaux marronnâtres stagnaient le long du boulevard. Le ciel était d'un bleu-gris peu enivrant, l'atmosphère glacée, chargée d'ennui. Les lourdes gouttelettes de pluie qui, sans interruption, nous touchaient la tête et le cou, nous forçaient à les rentrer dans nos vêtements et à plisser les yeux le plus possible.
Alors qu'eux, un couple, marchaient bras dessus bras dessous, voici l'événement :
Une bande de vauriens, issus d'un quartier reculé de la ville, animés par la seule flamme de l'assouvissement, s'en prirent à nos protagonistes, le jeune homme et sa femme.
Voilà qu'ils se rapprochèrent du jeune homme :
— Eh, qui es-tu toi ? Qu'est-ce que tu fais là ?
Lui, d'un air simple, modeste et distant, s'apprêtant à clore cet échauffourée, dit :
— Pardon ? Se connaît-on ?
L'air cynique et dangereux, l'autre répondit :
— Non on ne se connaît pas, et alors ? Y a un problème ?
À mesure qu'il prononçait ses mots, il se rapprochait nonchalamment du jeune homme.
Ce dernier prit un air confiant et résolu, presque envoûtant, puis regarda sa femme et lui dit :
— On dirait qu'on va avoir des problèmes.
Bizarrement, elle n'en fut pas effrayée pour autant. Quelque chose d'indiciblement serein émanait du jeune homme. Elle se sentait enveloppée dans une aura douce, calme et veloutée, qui la rassurait. Elle devint, en ses yeux, la force tranquille de son caractère, celle de l'éternel combattant, acceptant avec flegme et détermination les combats qui jalonnent une vie.
Petite incartade du narrateur :
Pendant ce temps-là, de nombreux passants passaient aux côtés du couple présentant un danger imminent, et parfois s'arrêtaient quelques mètres en avant, sans pour autant oser s'approcher de plus près.
Fin de l'incartade.
— Bien, dit résolument le jeune homme, que voulez-vous ?
L'autre, feignant de toucher sa femme qui se déroba sous ses doigts, lança :
— Elle est jolie ta copine !
Le jeune homme répondit calmement :
— Pourquoi voulez-vous la toucher ?
— Hé les gars, vous entendez ça ? Il me demande pourquoi je veux la toucher !
Il avait déjà tourné les talons, emmenant sa femme sous le bras avec lui, jugeant cette occurrence comme une inutile perte de temps.
— Ouais ! Allez fuis sinon on va te piquer ta meuf !
En marchant à allure vive, le jeune homme qui enserrait sa femme de son bras droit retournait sa tête quelques secondes... Puis reprit une marche saine et sereine.
— Ils t'ont fait peur ?
— Hmm mouais... dit-elle en se collant de plus bel contre lui, n'osant en fait avouer.
— Bien, c'est fini maintenant.
Après quelques secondes de silence chargées d'émotions, il reprit :
— Je te propose de rentrer à la maison.
Une fois rentrés dans leur maison, l'homme baisa le front de sa femme et doucement lui suggéra d'aller se reposer :
— Va te reposer ma chérie.
Elle se dirigea dans le salon pour se mettre confortablement au chaud dans son canapé rouge pourpre, alors qu'il était parti dans une autre pièce de la maison : la pièce forte. Elle était gardée par une double porte en cuir molletonnée et doublée de sorte que de l'intérieur aucun son ne s'échappât. À l'intérieur, la salle était entièrement blanche, seul un scintillant piano à queue faisait contraste. Il était comme ancré dans le sol depuis toujours, légèrement excentré.
Le silence régnait, un silence éloquent. Pendant qu'il marchait en direction du piano, il le regarda, le scruta et vint s'asseoir sur le siège rectangulaire, rembourré de cuir, devant lui.
Assis, il examinait du regard toutes les touches du piano, songeant que ces légers interstices vides, remplis d'air entre chaque note, lui donnaient un aspect sacré. L'esprit vide, absent de toute pensée, il joua une note : c'était un Do. Aussitôt qu'il eût appuyé sur celle-ci, une subtile vibration émana du coffre pour aller le traverser comme une onde de choc, de sa main jusqu'au plexus solaire, où là, la note résonnait à l'image d'une goutte d'eau qui rencontre une étendue. Là, son corps amplifiait l'éclatant son, lui rappelant l'insaisissabilité d'un tel moment. La vibration de la note s'écoula par tout son corps.
Une seconde main se levait au-dessus du piano, puis s'en alla furtivement déchaîner toutes les notes de l'instrument. Ça commence, le piano prend vie, il grimaçe dans tous les sens, émet des sourires à moitié vrais, semble désarticulé de toute part ; la main se rebiffe, s'arc-boute, suspendue en l'air d'une manière tigresque, percute à nouveau le piano, fracassant les Do dièses et les Mi bémols tel un jaillissement d'éclair. La main gauche continuait ses mouvements amples et soutenus, puis se mit à instantanément virevolter dans tous les sens, bondissant de note en note, allant arracher quelques impossibles accords du fond de l'instrument, donnant à l'aspect fulgurant de la main droite un ténor, des graves inattendus qui résonnaient au travers de toute la musique pour enfin revenir soutenir la mélodie centrale jouée patiemment à l'unisson.
Une onde de son chargée s'était installée à la surface du piano. Elle s'amplifiait continuellement de manière grandiloquente jusqu'à ce que toute la pièce soit remplie, surchargée de son.
C'était une musique mystérieuse, nébuleuse et éphémère. Elle laissait parfois apparaître d'étonnants manques de sons au milieu d'ineffables mélodies ; des éclats de notes détonaient à n'importe quel moment. Un morceau exalté à la forme boiteuse. Souvent, alors que des idylles romantiques semblaient s'élever, elles s'effondraient brutalement, de manière tragique. Écoutons... Une petite sérénade opaque agite et ronge la musique.
Une destinée inéluctable, voire funeste, prend en charge le texte... Des anges apparaissent, sous un ciel cotonneux, gouvernant la terre. Un tonnerre chargé de bienveillance éclate, alors que des flots tumultueux d'émotions contradictoires occupent l'atmosphère.
Quelque chose se prépare... Un événement fracassant va se produire sous peu... Ça se charge... Ça va exploser... C'est imminent. C'est imminent... Des sons évoquant un tremblement de terre surviennent. Ils explosent, les mers se retournent, la terre se renverse soudain, par une paternelle clémence tout se calme... Comme si ce n'eût été qu'un rêve dionysiaque, et que seulement certaines bribes pâles et éphémères de rêve subsistaient aux aurores... Une accalmie s'était produite.
L'homme était empli, submergé. Il ne demeurait de lui plus qu'un amas de sons tourbillonnant sur eux-mêmes dans tous les sens. La musique avait troublé son âme. Il reposa ses deux mains sur ses cuisses, resta immobile un bref instant, puis se leva et partit, laissant le piano épuisé, haletant, meurtri.
La porte claquait.
Il vint s'asseoir aux côtés de sa conjointe, se mit dans le canapé et la serra fort dans ses bras. Elle dit :
— Tu as bien joué mon chéri ?
— Oui, répondit-il.
Ils étaient heureux. Dehors, le beau temps s'était amené, les rideaux incomplètement fermés laissaient entrapercevoir la lueur d'un seul rayon de soleil qui perçait le ciel. Il semblait unique par sa force.
L'homme était un homme accompli. Il avait fait ses preuves dans le monde des gens ordinaires, et maintenant s'était retiré au calme, laissant la destinée le gouverner. Il était depuis deux ans avec sa femme, et ils se connaissaient si bien qu'ils ne vivaient que l'un pour l'autre. Une vie saine les occupait.
C'était une musique mystérieuse, laissant entrevoir un bras, une main gantée de cuir, des pas furtifs et légers, marchant dans l'ombre de la lumière apportée par un lampadaire vieilli.
L'homme est calme, froid, n'apparaît qu'à de rares occasions, venant apporter une touche de mysticisme à l'atmosphère. La vie sans lui n'était que romance : on pense à lui, et quand il réapparaît, il foudroie en plein cœur d'émotions tous ceux qui le connaissent. Tout le monde voulait s'arracher sa compagnie.
Il ne sourit qu'à moitié, puis s'en va... Laissant derrière lui un courant d'air rempli d'interrogation. Puis on s'imagine des choses ! Et on ne le revoit plus, on le cherche, on le cherche, et des torrents de sentiments viennent nous assaillir. Ceux-ci, ayant triomphé, finissent par s'en aller. Un jour, on le revoit, presque par hasard... Au loin... Par l'embouchure d'une rue, disparaissant à jamais.
Merci d'avoir lu.