
La sonnerie retentit, claire, au-dessus de la tumulte qui régnait dans la cour de récréation et dans les couloirs. Le flot d'élèves se dirigea vers le bâtiment principal, tandis que s'en détachaient ceux ayant sport, qui se dirigeaient vers le gymnase et les vestiaires. Un calme studieux règne enfin sur le lycée privé « Notre Dame de Prudence », seulement brisé par les professeurs qui énoncent leurs cours et par les chuchotements d'élèves trop peu intéressés par ce qui se dit.
Au premier étage, salle 002, classe de première S A, au fond de la classe, est assis Yohan, 16 ans et des poussières, planchant — ou plutôt faisant semblant de plancher — sur le plan du commentaire de texte de Lettre à l'éditeur Le Breton de Diderot. La journée est claire, rayonnante, une bonne journée pour faire des rencontres, moins bonne pour travailler enfermé dans une salle de classe.
Alors que le professeur récitait sans variation de voix le texte si souvent relu, Yohan laissa son esprit se répandre dans la classe et écouta toutes les pensées que ses camarades émettaient à fleur d'esprit, à la limite de la pensée et de l'élocution.
En effet, Yohan possédait une sorte de don lui permettant de lire toutes les pensées se situant sur la surface externe de l'esprit. Don qu'il possédait depuis la mort de son père, lorsque celui-ci mourut en le protégeant du pare-brise dans un accident de voiture. La dernière pensée qu'avait eue son père en mourant était tellement pleine d'amour que Yohan s'en était trouvé marqué à vie.
Yohan était encore en train d'écouter les pensées des personnes extérieures, lorsqu'une multitude de pensées entra dans son champ d'action. Au début, Yohan pensa que ce n'était qu'un groupe d'élèves en retard, car les pensées étaient trop contradictoires les unes des autres, et trop différentes pour n'appartenir qu'à une seule personne. Mais lorsqu'on toqua à la porte, il fut surpris de ne voir que la CPE accompagnée d'une nouvelle élève...
Le regard ne s'attarda pas sur la silhouette déjà connue de la CPE, mais se focalisa sur la jeune fille en retrait, qui émettait la multitude de pensées. Elle était blonde, cheveux longs coulant en bas du dos, un peu plus petite que lui. Son visage était chaleureux et sa peau légèrement bronzée faisait ressortir la cicatrice blanche qu'elle avait à gauche du menton, marque de violence qui n'atténuait pas son regard brillant où brillait comme un rire. Elle se tenait là, devant la porte, alors que la CPE parlait avec le professeur dont le cours avait été interrompu...
Puis, après avoir fini sa discussion, la CPE se tourna vers les élèves, réveillés par cet événement pour le moins important, et dit :
— Bonjour, une nouvelle élève vient d'arriver dans votre classe. Je compte sur vous pour l'aider à s'installer et à lui faire visiter le lycée. Je lui laisse le soin de se présenter. Je vous laisse, travaillez bien.
Le message dit, elle se tourna vers la porte que la jeune fille venait de franchir et sortit d'un bon pas, laissant là la jeune fille dont on voyait apparaître du rouge sur les joues.
La sonnerie venait de sonner. Elle était encore dans le bureau. Comme à chaque fois, elle avait dû mentir. L'énervement qu'elle sentait à chaque mensonge l'avait quittée depuis longtemps, mais elle sentait une pointe d'agacement au fond de ses pensées.
La directrice trônait en face d'elle dans son fauteuil en cuir noir, ses doigts aussi secs que des baguettes claquant sur la table dans un rythme connu seulement d'elle-même. Recommence pour elle une nouvelle année. Son dossier était posé sur le bureau, son nom, May Bergues, écrit en lettres majuscules sur la première page. Dans ce dossier étaient écrites toutes ses anciennes années scolaires, seules traces de ce qu'elle considérait comme n'ayant jamais été un mensonge.
Sa mère avait encore changé de ville, toujours à la recherche d'un bonheur qu'elle n'avait effleuré qu'une fois, à la rencontre de son père. Un homme qui, dès sa naissance, avait disparu après l'avoir enregistrée comme étant sa fille. May n'avait jamais goûté aux plaisirs simples de l'enfance et de l'adolescence. Enfant précoce, elle ne s'était jamais vraiment intégrée avec ses autres camarades, qui eux n'avaient jamais cherché à établir un contact plus approfondi que celui de lui demander les réponses aux contrôles ou exercices.
La seule personne en qui elle faisait confiance l'avait laissée tomber au moment où elle avait le plus besoin d'aide. Depuis, elle ne comptait plus que sur elle-même.
Elle était pourtant jolie. Son visage dégageait au premier abord une sensation de chaleur qui se dissipait très vite lorsque ses camarades tentaient un contact. Habillée majoritairement en noir, elle refusait de se fondre dans la masse uniforme des tendances et des modes. Elle s'habillait le plus souvent en baggy ou en sarouel, selon ses humeurs, et ses cheveux longs et blonds laissés lâchés lui coulaient jusqu'en bas du dos.
Ces pensées ne durèrent que quelques secondes dans le cerveau de May. Son attention, partiellement détournée, se reconcentra sur la proviseur qui énonçait le règlement du lycée d'un ton monocorde. Puis, son monologue fini, celle-ci se leva, invita May à la suivre, sortit et se dirigea vers une porte — certainement celle de la CPE vu ce qu'il y avait marqué sur la porte — et toqua.
À l'entrée de la proviseur, une femme d'âge mûr qui triait des dossiers de colles suspendit son geste et écouta les ordres de la proviseur, qui consistaient à la paperasse habituelle et à conduire May à sa nouvelle classe. Toutes les deux, elles gravirent un escalier, longèrent des salles jusqu'à arriver devant une salle de classe où le numéro 115 était peint en rouge sur un fond jaune. La CPE toqua, laissant à peine le temps à May de rétracter les pensées qu'elle avait laissées vagabonder.