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Essais

Pensées nocturnes

Trois histoires nocturnes : une courtisane aux portes de la mort, Meredith hantant les falaises irlandaises, et Anna fascinée par une mélodie mortelle.

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Courtisane de l'enfer

Un doux parfum de musc embaume la pièce... Par malheur, une odeur de putréfaction est portée par le vent chaud qui pénètre dans la chambre, par la fenêtre ouverte. Elle est là, allongée dans ses draps de lin, les yeux mi-clos, son demi-regard dérapant d'un objet à un autre comme perdu dans cette pièce qui l'a vue naître et qui la verra mourir. Sa chevelure blonde, comme une rivière d'or, tombe sur ses épaules nues. Elle est pâle, d'une blancheur immaculée presque cadavérique. Son esprit divague. Une étrange fièvre a pris possession de son être et c'est dans l'ignorance et le mystère qu'elle voit finir sa vie.

Elle ondule son corps enfiévré, comme un serpent qui avance silencieusement et perfidement vers sa proie. Elle se tord dans son lit, son lit de mort. Les draps glissent le long de son corps et découvrent une petite plaie dans son flanc droit. Les lèvres de cette blessure creusée par le pus sont bleutées. Le mal s'insinue par cette ouverture et lui dévore férocement les entrailles, s'écoulant en elle tel le venin qui, à petit feu, berce sa victime dans les bras de l'ange de la mort avant de l'endormir une ultime fois tout en lui murmurant un doux requiem.

Une menace obscure plane au-dessus de cette âme égarée. Les fleurs pourtant fraîchement cueillies dans l'espoir d'égayer les dernières pensées de la mourante se sont immédiatement flétries dans leur vase de cristal et le parfum qui s'en émane est nauséabond. À la vue de ce spectacle menaçant et étrange, sa famille l'a fuie et c'est dans la solitude qu'elle se meurt.

Elle gémit de douleur et serre de toutes ses forces, dans ses fines mains, le drap qui lui servira bientôt de linceul. Des spasmes parcourent son corps blême et chétif qui, par leurs violences, le soulèvent. Ses membres se raidissent, se tétanisent, ses yeux se renversent dans leurs orbites et le voile blanc de la mort les couvre. Un cri rauque s'échappe de sa gorge en même temps que son dernier souffle. Elle retombe sur son matelas de plume comme une vulgaire poupée de chiffon.

Ce n'était qu'une enfant... Mais bientôt elle s'éveillera à nouveau, allongée dans son cercueil de verre, enfant du diable.

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Meredith

Une falaise escarpée bordant un océan agité et balayée par un vent impétueux.

Meredith est assise là, sur le rebord de la falaise, à même le sol, sur la roche recouverte d'une fine pellicule de sel apportée par les embruns. Ses jambes se balancent dans le vide, ses cheveux dansent un tango endiablé avec les rafales de vent, qui emportent également les quelques notes de la chanson qu'elle fredonne.

Meredith contemple l'étendue d'eau qui s'étend devant elle, déchirée par les terribles et incessantes vagues que provoque le temps orageux. Ses yeux se perdent dans l'immensité qui s'offre à elle et son esprit se laisse aller à la rêverie grâce à la beauté dangereuse de l'interlude qui précède la tempête.

Ce paysage enragé fait naître un sentiment de sérénité à l'intérieur de sa chair, à l'intérieur de son être. Une sensation de chaleur au creux du ventre, comme si ses intestins tordus douloureusement par les soucis se démêlaient alors, lui offrant quelques instants d'apaisement, de répit avant que l'angoisse venimeuse ne reprenne le dessus.

Ces moments de tranquillité sont éphémères, ils ne durent guère longtemps car rapidement les prémices du trouble qui vit en elle se font sentir. C'est le calme qui précède la tempête.

Meredith n'est plus une jeune femme à l'esprit enjoué comme autrefois, elle n'est plus libre de partir et son rire cristallin ne résonne plus dans l'air tournoyant des landes irlandaises depuis bien longtemps déjà. Meredith est prisonnière de ces landes depuis que son fantôme hante la falaise de Manderley, depuis qu'un vagabond l'a violée puis sauvagement assassinée lors d'une de ses promenades quotidiennes.

Meredith est condamnée à errer désespérément, à déambuler sur ces terres ventées car elle nourrit une haine profonde envers son meurtrier. Meredith ne connaît donc le repos que lorsque l'océan se déchaîne à l'image de la colère abyssale qui l'habite.

Meredith...

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Anna

Des larves et des vers grouillants dans son lit. Un petit amas de ces bêtes gluantes a recouvert son pied gauche. C'est visqueux et froid.

Anna se réveille en sursaut, la respiration haletante ! D'un geste vif, elle tire le drap pour vérifier si les vers sont là car son pied est bel et bien glacé... Rien, il n'y a rien. Elle aspire une grande bouffée d'air, soulagée, et passe sa main dans ses cheveux pour les déposer en cascade dans son dos.

Anna se tourne vers la fenêtre et constate que celle-ci est ouverte. L'air s'engouffre dans la chambre en une petite brise fraîche, faisant virevolter les rideaux, caressant les parties de son corps découvertes par le drap et les rafraîchissant. Anna comprend alors que c'est pour cela que son pied est aussi chaud que celui d'un cadavre.

Anna allume une veilleuse et ouvre délicatement un tiroir de la commode. Sous les livres et les mouchoirs en tissu, elle en ressort une petite boîte en fer à l'effigie d'une ancienne publicité américaine des années 50. De ses frêles mains, elle l'ouvre et se prépare avec beaucoup de précaution un rail de coke... Elle a besoin de dormir, ces cauchemars la fatiguent.

...

Elle replie ses jambes sur sa poitrine, ses mains enveloppant ses genoux. Elle pose sa tête sur ces derniers et ferme les yeux pour vider son esprit de toutes miettes d'angoisse, de cauchemars qui parasiteraient encore ses pensées. Son esprit déambule dans la chambre, se cogne aux murs et s'échappe pour goûter à la liberté par cette fenêtre ouverte. Il vagabonde au-dehors, chahute avec le vent, danse avec les feuilles et rebondit à la surface du lac qui borde le jardin.

Et puis quelque chose attire son attention... Cette mélopée. Mais d'où vient-elle ? Cette mélodie si apaisante, si précieuse tout à coup car toute forme de noirceur a disparu de son être. Anna se sent transportée au-delà de la conscience et des problèmes qui l'accompagnent. Cette musique retentit dans chaque parcelle de son corps... Mais elle est si faible.

Anna ouvre les yeux comme pour mieux entendre. La nature fredonne cet air, oui, la musique vient bien de dehors. Elle se lève alors et s'approche de la fenêtre sans pouvoir résister à l'appel. Elle monte sur le rebord en bois et sent son cœur chavirer... Il faut qu'elle vole au rythme des notes, le voyage sera fabuleux, elle en est sûre... Alors tel le spectre d'un oiseau, elle déploie ses bras et plonge... Pour voyager au gré de la musique qui résonnait dans sa tête embrouillée.

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