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Essais

Pensées mortelles

Une adolescente évite le collège le jour où un camarade meurt pendant le cours d'endurance. Un texte poignant sur le deuil, la culpabilité et les pensées sombres.

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Aujourd'hui, je ne suis pas allée au collège. C'est vrai, on est jeudi. Et le jeudi, je n'aime pas. En fait, je n'aime pas le collège. Devoir me confronter à tant de gens, ça m'effraie, ça m'énerve, ça m'épuise moralement. Et puis en plus, il y a ce sport détesté : l'endurance.

Alors je peux me permettre de ne pas venir. Je suis tranquillement chez moi, bien au chaud, en imaginant ce qu'il se passe en ce moment au collège, et en pensant à la mort. Depuis quelques jours, je ne pense qu'à ça. Est-ce que je peux me suicider ? Pourquoi ne le ferais-je pas, après tout ? J'imagine ce qu'il se passerait si je mourrais. Mais la sonnerie du téléphone vient me perturber dans ces pensées.

Oh, rien d'important. Ma meilleure amie qui prend de mes nouvelles, qui me raconte ses habituelles histoires — elle sait toujours ce qu'il se passe. Et c'est là qu'elle me dit, entre autres, qu'il y a eu un mort. Non, ce n'est pas vrai, c'est qui ? Tu es sûre que c'est lui ? C'est impossible, tu me fais une blague.

Et là je vois ce visage, ce visage d'un garçon normal de 15 ans. Tout ce qu'il y a de plus banal. Elle me dit son nom, je me souviens. Je ne le connaissais pas vraiment, juste de vue. Je raccroche. Je vois le vent balayer les feuilles, le collège gris. Je les vois tous, enfouissant leurs visages dans leurs mains. J'imagine.

Et moi je suis chez moi, tranquillement. Pourquoi ce n'est pas moi ?

Deux jours auparavant, ce garçon est mort. Deux jours. Devant ses camarades. Devant son professeur. Et là encore, j'imagine. Prémonition ? Ce garçon est mort pendant l'endurance, le sport auquel j'ai échappé aujourd'hui. Je vois ce garçon tomber, ne plus respirer. Le professeur de sport lui parlant : « Réponds-moi, je t'en supplie, reste avec nous ! »

C'est inutile. On n'y peut rien. C'était obligé que ça arrive. La vie est injuste. Pourquoi à cet âge-là ? Pourquoi de cette façon-là ? Une seule réponse : le destin. Le satané destin qui aurait pu être changé. Il est mort, j'ai toujours du mal à le croire.

Le lendemain, ce sont les obsèques. En bonne citoyenne, j'apporte ma petite somme pour sa couronne. Je ne manquerai pas les cours pour aller à son enterrement, non. Je n'ai pas le droit d'aller à son enterrement. Ce serait du vice que d'aller à l'enterrement d'un garçon presque inconnu.

Je continue donc ma vie, il fait toujours gris. Une sirène retentit pendant le cours de maths. La classe se lève. Une minute de silence est demandée. Une longue minute qui me laisse le temps d'imaginer...

De tous les imaginer. Des centaines de personnes, venues car elles le connaissaient, une foule de gens habillés en noir. Les textes lus en son hommage, des témoignages d'amitié, remplis de désespoir. Les parents, qui pendant 15 années ont imaginé que leur fils deviendrait un grand homme, et qu'un jour ils auraient des petits-enfants. Le vide des amis à qui on a enlevé une partie d'eux-mêmes.

Si ce garçon avait pu assister à son propre enterrement, peut-être aurait-il été étonné d'avoir touché tant de monde.

Je ne saurai jamais ce qu'il s'est vraiment passé. Tout ce que je sais, c'est que j'imagine. Et j'ai trop imaginé. Je l'envie, ce garçon. Quelle horreur. Je ne me rends pas compte de ce que je pense. Je l'envie, oui, je voudrais mourir juste pour voir ce que ça fait. Tous ces gens qui m'aimaient, toute une population en deuil. Et moi égoïste, partie sans dire au revoir, tragiquement. J'échangerais bien ma place avec ce garçon qui n'a pas mérité de mourir.

J'estime que j'ai le droit de mourir, et seulement moi, pas les autres. Pourquoi ? Je ne sais pas. Le vide m'attire, les cachets pour dormir sont à leur place. Le couteau de cuisine brille grâce aux rayons du soleil. Mes veines ont l'air appétissantes.

Mais je sais que je ne le ferai jamais. Je ne me tuerai jamais. Ce sont juste des pensées, des pensées morbides, mortelles...

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nastasia
nastasia @nastasia
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