
Dans la pénombre de la pièce, je ne distinguai tout d'abord que le chat noir, roulé en boule au pied de la table ronde. Un léger toussotement me fit sursauter. Alors je le découvris, debout près de la fenêtre, enveloppé dans un grand peignoir de soie. Il avait toujours les mêmes cheveux blancs, les mêmes yeux emplis de malice.
— Mais non, gémis-je.
C'était la première fois que je revoyais mon grand-père depuis sa mort, onze mois plus tôt.
— Assieds-toi, me dit Simon, en posant une main sur mon épaule. On va tout te raconter.
Pourquoi Eugène a simulé sa mort
Je m'arrêtai dans mon récit, hésitant une dernière fois. Et si ce que j'allais dire signait mon arrêt de mort ? Puis je repris, intimidé par la forte carrure des agents postés derrière mon siège.
« Grand-Père, c'est trop imprudent. Vous êtes devenu fou ? »
Mais je me tus, car apparemment non. De toute façon, je n'en avais pas douté. Chacun des actes de mon grand-père était profondément réfléchi. Et s'il avait décidé de prendre le risque de revenir au Consulat Démocratique d'Europe, alors qu'il devait paraître mort, ce n'était sûrement pas sur un coup de tête.
Je décidai donc d'attendre sans rien dire. Aucun de ceux que j'avais vus depuis la fausse mort d'Eugène n'avait montré le moindre doute sur ce qui s'était réellement passé, onze mois plus tôt. Ce fut donc lui qui m'adressa la parole en premier.
« Erwan, calme-toi. L'équipe chargée d'enquêter sur ma mort vient de boucler le dossier. Je ne suis plus recherché... »
Malgré la simplicité inhabituelle de son élocution, que j'eus l'indulgence de ne pas noter, ses réconforts firent le plus grand bien à mon rythme cardiaque.
Je ne m'étais jamais senti parmi ceux que mon grand-père tenait dans son cœur, pourtant ce fut l'impression que j'eus lorsqu'il me dit :
« Erwan, tu es la seule personne qui doit savoir ce que j'ai à te dire. »
La révélation sur l'académie secrète
Dieu seul savait la nature du mystère qui avait entouré les raisons véritables de la mort déguisée d'Eugène. Mais ceux qui savaient ce qui s'était passé en réalité, ceux qui savaient qu'Eugène Graf n'était pas réellement mort se gardaient bien, sans doute par crainte, de le lui demander. Alors je pensai que « ce qu'il avait à me dire » était lié à ça.
J'eus presque raison :
« J'ai un peu honte de savoir que c'est aujourd'hui d'une telle importance pour toi, alors que je savais tout depuis plus d'un an. Il faut que je te dise pourquoi... Simon, pouvez-vous nous laisser seuls ? »
Simon quitta la pièce en claquant la porte qui faillit sortir de ses gonds sous la violence du choc.
Eugène me dit que je ne devais pas l'interrompre dans ce qu'il aurait à dire, car j'aurais plus tard le temps de l'interroger.
« Erwan, ce qu'il faut tout d'abord que tu saches, c'est que les dirigeants permanents du Consulat Démocratique d'Europe ont créé une académie. Il s'agit d'une odieuse idée pour rassembler les jeunes surdoués du monde entier, coupant par là même la tête des peuples de la Terre. Le but de cette entreprise est, pour ainsi tenir les rênes de l'évolution de l'histoire mondiale, de recruter dans tous les États du globe des enfants les plus jeunes possible qui ont des capacités mentales surdéveloppées. Ils sont alors réquisitionnés.
Sauf si l'enfant en question remplit une de ces conditions : il faut qu'il soit soit orphelin, soit que son tuteur légal soit décédé. Parce que l'enfant en question doit avoir besoin de quelqu'un. Tes parents, comme tu le sais, sont détenus. Comme je suis ton seul tuteur, il ne restait plus, pour que tu ne sois pas candidat à cette académie, que je meure.
Voilà pourquoi je suis mort. Pour t'empêcher de rejoindre cette institution. »
Le projet Hégémonie : une organisation secrète
« Il y a plus d'un an, j'ai reçu cette lettre, alors j'ai dû organiser avec l'aide de Simon ma fausse mort. J'ai dû tout abandonner.
Depuis un an, j'ai monté une organisation secrète. Le but à long terme est de garantir l'unification du monde. Je voudrais, et les partisans aussi, faire de la Terre un seul État pour faire face aux menaces extérieures... »
— Je suis surdoué ?
— En vérité, bien plus que cela...
— C'est-à-dire ?
— Non seulement ton intellect est très supérieur, mais ton caractère pacifiste mais tacticien nous aidera.
— Qu'adviendra-t-il de ma vie ?
— Ce que tu en décideras, Erwan...
L'interrogatoire par le Consulat Démocratique
J'arrêtai de raconter, malgré l'expression assoiffée du militaire en face de moi.
« Voilà, c'est à peu près ce qui s'est passé. Mais c'était il y a plus d'un an. »
Je jette un discret regard vers les colosses humains postés derrière moi. J'ai été arrêté. Pour avoir fait partie d'une organisation armée clandestine. Les soldats du Consulat Démocratique étaient venus me chercher chez moi un matin. Après un mois d'interrogatoire dans des conditions qui devaient sans doute défier la Convention de Genève, j'avais décidé de « passer à table ». Épuisé, n'ayant plus rien à dissimuler, je m'effondre dans un coma profond. Je reste conscient mentalement, mais mes muscles se raidissent, mes yeux ne renvoient qu'un reflet vitreux, mon cœur commence à ralentir... Je perds tout lien avec mon corps, mon entourage.
Le soleil déjà redoutable du matin se transforme à mon esprit en une nuit noirâtre et épaisse.
L'étrange réveil et le mystère de l'implant
Sursaut. Mes yeux restent fermés. Mais je suis réveillé. Une envie de m'étirer, d'ouvrir les yeux et d'entamer le processus de réveil musculaire habituel met à rude épreuve ma volonté de paraître encore endormi. Des pas. Un cliquetis. Des chuchotements. La conversation est de plus en plus compréhensible. Les voix se rapprochent. Je reconnais avec un soulagement innocent la voix d'Eugène.
« Il n'est pas encore réveillé. Ça ne saurait tarder. Le médecin m'a dit qu'il reviendrait à lui d'ici une heure. Apparemment, l'opération s'est bien déroulée. Le corps aurait pu rejeter le mouchard. Mais je le connais, c'est tout à fait normal pour un corps aussi robuste. »
Je réfléchis le plus rapidement possible. Que peut signifier « mouchard » ? Et pourquoi en a-t-on mis un dans mon corps ?
Raisonnant fidèle à la logique objective, j'en conclus, à tort ou à raison, qu'il doit s'agir d'un émetteur d'ondes pour le cas où ils me perdraient.
Cela veut dire qu'ils veulent m'envoyer quelque part où je serais susceptible d'être éloigné d'eux. Donc en danger. Les mois que j'ai passés à travailler pour l'organisation m'ont appris que je ne serais jamais en sûreté qu'avec Eugène et Simon. Bien que ce n'était pas la raison de mon incorporation au projet Hégémonie, j'ai plusieurs fois été envoyé en missions d'espionnage et d'infiltration. Cependant, rien ne laissait présager que mes mentors tromperaient la confiance presque éperdue que j'avais en eux en me soumettant à mon insu à une opération chirurgicale.
Je reste immobile. Ne bouge pas, Erwan. Paraître endormi. Il suffit de paraître endormi...
Il me sembla que plusieurs heures passèrent avant qu'ils ne s'en aillent. Mais peut-être était-ce à cause de mon horloge interne qui était dotée naturellement d'un certain sadisme, et qui, en conséquence, faisait passer le temps plus lentement étant donné ma position douloureuse.
Le vide au-delà de la porte
Je me lève. Je prends le risque de ne pas manifester de surprise feinte à la vue des instruments médicaux et de la table d'opération qui se trouvaient dans la chambre. Sans doute par omission. Mais aucune répercussion : personne ne m'observe.
Il n'y a pas de fenêtres. C'est donc dans un souterrain que je me trouve. J'ai envie de sortir. Est-ce que ce serait ainsi que je ferais si je n'avais surpris aucune conversation ?
C'est une question énigmatique à laquelle je décide de ne pas perdre de temps à répondre.
Je sors. Mais sors-je ?
D'ordinaire, lorsqu'on quitte une pièce inconnue, on s'attend à se retrouver dans un couloir, une autre pièce, ou même dehors. Imaginez que ce ne soit pas le cas. C'est ce qui s'est passé. J'espère que mon état encore comateux est responsable de cette hallucination... Indéfinissable...
Il n'est pas passé une minute depuis cela sans que j'y pense. Sans que je me demande si c'était bien réel.
La meilleure façon d'expliquer ce que j'ai ressenti à ce moment précis, serait de ne pas le dire. Mais d'exposer les faits tels qu'ils se sont déroulés.
J'ai ouvert la porte sur rien... Je ne connais rien de pire que la présence lorsqu'elle n'est pas là. Je ne connais rien qui sache mieux qu'elle s'absenter... Est-ce grave ?
Là aussi, malgré mes résistances, le temps m'est apparu comme éternel avant le moment où mes yeux se sont résolus à ne plus être captivés, prisonniers dans la contemplation du vide.
Face à l'irrationnel
Toujours est-il qu'après ces longues minutes, j'ai contraint mon imagination à se faire une raison. À me dire que je pouvais garder le souvenir de cet instant dans mon imagination, mais qu'il ne fallait pas que je me rappelle que ce jour-là, l'irrationnel s'était montré à moi. Il fallait oublier que c'était réel, au moins pour le moment.
J'ai refermé la porte pour permettre à la nature de réparer son erreur. De remettre de l'ordre dans ce qu'il y avait au-delà de l'encadrement.
Peut-être est-ce cela. Peut-être ne suis-je qu'un imprévu découvrant le grand secret.
Non ! Je refuse de me laisser être la victime de cette prise de tête !
J'ai refait pivoter les gonds de la plaque de bois.
Le monstre avait disparu. Celui que j'avais décidé d'oublier. Un monstre, ce vide...
Il me fallut, bouleversé, comme réapprendre à marcher. Disons qu'un pas devant l'autre n'est pas si évident que cela...
Je marche, donc, redoutant juste entre mille autres choses le moment où il me faudra vérifier si je sais encore parler.
L'escalier vers la vérité
Un couloir aussi aveugle que la chambre que je viens de quitter. Mes pieds nus commencent à souffrir du froid insupportable causé par les dalles de vieilles pierres qui tapissent le sol. Aucune décoration. Au bout du couloir qui suit une courbe étrange telle que je ne peux voir ce qu'il y a à plus de deux mètres de distance, je devine un escalier, à en juger par les bruits caractéristiques.
Je me remets à penser, pour m'occuper l'esprit, à la conversation que j'ai surprise.
La qualité de mon travail sera-t-elle altérée si je sais ce que je ne devrais pas savoir ?
J'imagine que je suis dès à présent dans le terrain hostile de la mission qui va m'être confiée.
Et si mon grand-père et Simon étaient partis depuis longtemps sans se faire repérer et qu'ils m'avaient laissé là, avec ce capteur dans le ventre, pour voir comment se gérait la sécurité de cet étrange endroit. Ou voir comment je survivrais.
J'aperçois à présent l'escalier. En colimaçon, de granit épais et sombre, il ne faisait que monter, confirmant ainsi mon impression d'être au sous-sol.
Personne ne me voit, car personne n'est là. Je monte donc.
Je hais ce genre d'escalier qui limite le champ de vision et qui me rappelle l'architecture circulaire du couloir.
Du bruit. Des gens, sans doute.
Je m'en fiche. Rien à faire. Je vais me faire prendre. Tant pis pour eux. Je leur ai dit que je voulais avoir un rapport détaillé avant chaque mission.
Je serais tellement précieux qu'ils viendront me chercher. Je suis surdoué, tout de même, je ne suis pas un vulgaire espion. Je suis le futur stratège de l'Hégémonie.
Sûr, ils viendront me chercher...
La lettre d'Eugène : révélations finales
Mais c'est trop étrange pour ne pas choquer mon esprit, le faire entrer dans une phase d'éveil.
Un morceau de papier est posé sur une marche. Il semble qu'il a été mis à cet endroit volontairement.
« Erwan. Je pense qu'il est utile, tout d'abord, de te dire qui je suis, car lorsque tu auras terminé la lettre, tu ne seras pas forcément en état d'encaisser un nouveau choc. C'est ton grand-père qui t'écrit.
Personne n'a jamais dit que c'était facile de résister aux interrogatoires de la NFYA. Simon doutait que tu en sois capable. Nous avons dû, pour être certains de ta fiabilité, simuler ton arrestation.
Malheureusement, tu n'as pas été à la hauteur...
J'ai sans doute eu tort de tant croire en toi, mais tu n'es que surdoué et tacticien... Alors nous avons décidé de t'équiper d'un implant. Il contient un liquide somnifère. Lorsque tu seras pris par les agents du consulat ou même d'autres organisations ennemies, une commande à distance nous permettra de t'empêcher de réfléchir. Tu tomberas dans un coma profond, ce qui nous laissera du temps pour venir te chercher. Dans quelques mois, tu auras reçu une formation suffisamment importante pour représenter un danger militaire pour tes opposants. Nous ne pouvons pas risquer de te laisser être utilisé par des terroristes ou des dictateurs mégalomanes...
J'espère que tu comprendras que tu es le seul espoir du projet Hégémonie, et que par conséquent, tu es le seul espoir pour le consulat pour que le projet n'aboutisse pas...
Monte les marches de l'escalier. En haut, tu trouveras, en face de toi, un homme d'une cinquantaine d'années, avec des lunettes noires et des cheveux blancs. Il sera assis sur une chaise, accompagné d'un jeune garçon de ton âge. Ils sont tes formateurs. Désormais, tu seras en isolement. Tu seras soit avec eux, soit tout seul. Tu ne sortiras plus du bâtiment (rassure-toi, tu ne seras pas dépaysé) pour deux raisons : la première est que tu te trouves, comme tous les partisans qui œuvrent pour l'Hégémonie, en orbite lunaire. En second lieu, étant donné la formation que tu vas recevoir, il est préférable que tu sois isolé du monde extérieur.
Ne me hais pas. »
Je demande quelle différence il y a entre ce que je suis contraint de vivre et ce à quoi j'ai échappé.
Mais comme m'a confié le consul : « Il n'y a pas de meilleurs professeurs que l'ennemi ».