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Essais

On va pas mourir de rire

Un homme est assassiné dans une ruelle sombre. Entre indifférence générale et hystérie médiatique, suivez une enquête sans issue.

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On va pas mourir de rire.

Il est un peu plus de minuit. À cette heure-ci, il n'y a aucun bruit dans les rues, à part quelques âmes fêtardes et quelques chats en quête de nourriture ou de proies à chasser. À cette heure-ci, les rues sont sombres et la lune éclaire juste les fenêtres pour surveiller le monde. À cette heure-ci, tout est calme et paisible, pourtant quelqu'un a été assassiné. Dans les rues que la lune n'a pas éclairées, le corps d'un homme a été jeté parmi les poubelles, son sang se répandant en cascade jusqu'à tomber goutte à goutte sur le sol humide. À cette heure-ci, un homme est mort et personne ne le sait. Son tueur va rejoindre sa fenêtre et la lune va l'éclairer, mais cet homme sera toujours mort.

Il est un peu plus de sept heures et des banderoles jaunes et noires entourent les poubelles entassées au fond de la rue. Le corps de cet homme assassiné n'y est plus, mais le soleil éclaire son sang. Beaucoup de sang à couler cette nuit, beaucoup de sang pour un homme. Le commissaire interroge quelques voisins et les proches de la victime et en vient à la conclusion que l'homme a été… assassiné !

À huit heures, la famille est au commissariat puisque c'est le commissaire qui est chargé de l'affaire. Elle attend sagement qu'on lui explique pourquoi son mari, son père ou son fils a été assassiné. Question sans réponse, il est encore trop tôt.

L'enquête du commissaire

À neuf heures, le commissaire commence son rapport, tout excité à l'idée d'avoir une plus grosse affaire que la dernière fois. Il prend son carnet où il a griffonné quelques notes, puis commence à taper sur le clavier de son ordinateur les premières phrases de son rapport. Il doit aller au cœur de l'affaire, dans le vif du sujet, il faut qu'il mette le doigt sur le problème, et pour ça, il faut qu'il soit concentré. Il ferme donc sa porte pour ne pas être dérangé et il retourne s'asseoir et tape sur son clavier. Au bout de quelques minutes, il n'a plus rien à dire, simplement parce qu'on ne peut pas en dire plus. Un homme est mort, il a été assassiné.

La réaction des médias et des curieux

À dix heures, quelques personnes, trop curieuses pour rater un événement aussi horrible, arrivent près des banderoles. On voit que sur leur visage, leurs traits sont tirés, elles sont scandalisées. Des journalistes poussent les curieux et ne manquent pas de filmer les poubelles pleines de sang et le dessin à la craie où l'homme avait été retrouvé. Et les journalistes avancent un peu plus vers la « scène du crime », pour être sûrs d'avoir un scoop à ramener au patron et peut-être, espérer avoir une promotion.

« Dans les rues sombres de Los Angeles, un homme a été assassiné. »

Un homme assassiné, c'est un phénomène courant de nos jours, une rue sombre, c'est classique, c'est le crime le plus banal de tous les crimes. Mais ce qui compte, c'est retrouver le tueur. D'une part pour éviter qu'il n'agisse, et d'autre part pour que les médias se l'arrachent et fassent de lui un monstre. La société fonctionne comme ça de nos jours, pas de quartier, la ville est à tout le monde et tout le monde est libre d'être traité comme un chien.

Un scientifique aurait étudié de près, de très près le cas du tueur : pourquoi a-t-il agi de cette manière ? Pourquoi a-t-il tué cet homme et pas un autre ? Pourquoi a-t-il choisi le couteau plutôt qu'une balle dans la tête ? Mais certaines personnes se plaisent à croire qu'il y a parfois des pourquoi qui sont veufs de parce que. Il y a d'autres personnes qui sont tout à fait neutres, qui n'ont aucun avis sur le sujet, soit parce qu'elles ne sont pas au courant que de telles choses peuvent arriver – auquel cas, elles feraient mieux de se tenir plus informées -, soit elles ont peur que le même sort ne leur arrive ou encore, par lâcheté.

La suspicion s'installe

À onze heures, un homme sort de l'épicerie avec son paquet de farine entre les mains, c'est peut-être lui le tueur, c'est peut-être lui le bourreau, le monstre de cruauté.

C'est vraiment bizarre le comportement que peuvent avoir les gens dans une société. À la veille d'un meurtre, ils sont tranquillement chez eux, en train d'essayer de calmer la petite fille qui fait ses dents, de ne pas faire brûler la dinde qui est au four, ou de se prélasser dans un bain en attendant que le fiancé revienne avec deux coupes de champagne pour fêter l'anniversaire de leur rencontre… À la veille d'un meurtre, tout est toujours tranquille, personne ne se doute de rien, il n'y a qu'un homme, seul, essayant de lutter pour rester en vie. Quand l'homme meurt, tout le monde dort, personne ne s'en soucie, personne ne le remarque ; il n'y a que quand l'homme est mort et que tout le monde le sait que l'on s'inquiète. On a peur que sa petite fille ne subisse le même sort, on a peur de se faire trancher la gorge avec le couteau qui a servi pour couper la dinde, on a peur que son fiancé ne revienne pas avec deux coupes de champagne pour fêter l'anniversaire de leur rencontre… Et brusquement on a l'air grave : « Et si ça m'était arrivé ? » On prend tous les gens pour responsables, ce pourrait être le voisin, avec son air de pervers il aurait très bien pu le faire ; ce pourrait être la directrice de l'école de la petite fille ou le charcutier ! Tout le monde prépare son alibi, tout le monde est suspecté, c'est l'heure du chacun pour soi.

À douze heures, on allume le poste de télévision et à la une des journaux, on ne parle que de ça : l'homme assassiné. On ne sait même pas son prénom, on ne sait rien de lui, on sait juste qu'il n'est plus là et qu'on aurait pu être à sa place. Les journalistes racontent ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont appris par le commissaire et on voit les curieux près des banderoles et le sang de la victime brillant désespérément sur les poubelles. Un triste crime fait lâchement en pleine nuit, à l'abri des regards et de la peur.

Les dernières heures de la victime

Cette nuit-là c'était une nuit passablement agréable, comme toutes les nuits de printemps, encore trop fraîches pour s'y aventurer. Cette nuit-là, il y avait un homme qui traversait la route pour se rendre chez lui, et il y avait un autre homme, qui le suivait. Cette nuit-là, il avait tout perdu et cet homme lui a pris sa vie, parce que c'est tout ce qui lui restait.

Le constat de l'échec

À une heure de l'après-midi, tout le monde est au courant, on ouvre les hostilités ! Le commissaire fait des recherches sur la victime, regarde le rapport des médecins légistes et établit un profil potentiel du tueur. L'enquête commence à avancer et le commissaire poursuit son rapport en continuant de taper sur son clavier.

Durant ces quelques heures que la famille passera à attendre, et à se morfondre sur le corps de cet homme, l'assassin court toujours. Le commissaire est toujours dans son bureau, les bras croisés, feignant d'être en quête d'éléments qui feront avancer l'enquête. Et les poubelles, maintenant encerclées de diplômés en biologie et en criminologie, ne sont plus que les vestiges du théâtre de l'horreur. L'assassin court toujours, l'arme n'est pas retrouvée (si tant est que le commissaire et les diplômés aient réussi à trouver de quelle arme il s'agissait) et la famille brisée.

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les pizzas joey
Julia Liberta @les pizzas joey
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