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Essais

Omar Javel m'a tué

Été 2005 à Marrakech : une rencontre inoubliable avec Omar, centenaire vendeur d'eau de Javel. Une histoire d'amitié et de souvenirs qui traverse le temps.

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Marrakech 2005. En août vers midi (il fait au moins 1 milliard de degrés « farah-night »).

Je suis sorti, tout le monde fait la sieste, même les touristes (et amis) que j'ai amenés dans ma valise dorment. Sur la place, pas un chat : des singes qui se tirent les cheveux, des écureuils apprivoisés, des serpents gentils et quelques vendeurs de jus d'orange à la sauvette (n'achète pas si tu ne veux pas te sauver toi aussi vers les toilettes turques de ce resto conseillé par le Guide du Routard version 96 pour sa table taginesque succulente). Mais pas de chat (quels chats ??).

Enfin bref, tout se fige d'un coup (ou j'avais trop soif) et un vieil homme avec une brouette sans ombre débarque : il tire 3 fois son poids, tel une fourmi, et crie à qui veut bien l'entendre « JABIIIILLLL », avec une voix de ténor à la Joe Cocker. Il s'appelle Omar, tout le monde ici le connaît et même ceux qui ne veulent pas d'eau de Javel (la concurrence avec TIDE sur le marché marocain fait rage) lui en achètent par respect.

« Omar » ? On en connaît tous un : il y en a partout. Omar, il a au moins 100 ans (c'est lui qui le dit), il a une famille nombreuse à nourrir, il est vendeur ambulant ou taxi, un peu escroc sur les bords, mais c'est pour Sa Bonne Cause... Lui, les 35h, la retraite à 65 ans ou ce genre de « conneries », il ne connaît pas. Super cultivé dans son domaine, intarissable sur les blagues d'avant-guerre, fan inconditionnel de chaabi et de Gnawa (c'est du reggae-jazz marocain). Quand on le regarde, son visage marqué nous rappelle qu'il a commencé à tirer sa putain de brouette à 10 ans ; ses yeux, où des larmes apparaissent quand t'arrives à le faire rigoler (il aime bien les blagues mettant en scène des animaux), laissent transparaître la nostalgie du temps où il se disait qu'il avait sa vie entre ses mains et qu'il allait bientôt faire fortune.

Une rencontre inoubliable à Marrakech

Vers 1h de l'aprem, Omar fait une pause un peu plus bas et je lui tiens compagnie : il est pas très bavard, ça dépend des jours et de la vente de bidons de Javel. On regarde le quartier, les ptits jouer au foot au milieu de la rue — scène banale pour lui, mais dépaysement total pour moi qui sors de ma forêt de béton chaque été. Il se rappelle quand lui aussi jouait au foot et que sa mère lui faisait faire les commissions. On reste des heures, on bavarde et je lui raconte comment c'est la France : il ne comprend pas comment on peut toucher un salaire sans travailler. On en rigole. Il me raconte que plus jeune, les Français venaient le chercher pour travailler à l'usine, mais que lui il n'avait pas besoin d'argent alors qu'il préférait glander avec ses potes. Le soleil se couche et chacun rentre chez soi : l'été se termine. On ne se dit pas au revoir. Il n'aime pas ces ambiances-là. On se reverra l'an prochain... inchallah...

L' disparition d'Omar

Marrakech 2006. Omar est introuvable et un ptit du quartier m'apprend que je le verrai plus, lui et sa brouette cabossée comme sa vie l'a été. J'ai pleuré comme jamais personne n'a pleuré pour un vendeur ambulant d'eau de Javel. Mon été a gardé ce goût amer que provoque la disparition d'un proche et, jusqu'au dernier jour, j'ai l'impression qu'il est avec moi lorsque je m'assois seul sur ces pierres où on avait l'habitude de discuter en buvant du thé, parfois.

Je suis sûr que quelque part au paradis, on peut entendre des « JABBBIIILLLET » et voir Omar vendre ses bidons d'eau de Javel partout où on en a besoin, là-haut.

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badr
badr @badr
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