
Depuis le retour de Dromir, tout le village était en ébullition. Il faut dire qu'il était le plus grand barde de la région ! Tous sont maintenant présents, enfants et vieillards, chasseurs et pêcheurs, menuisiers et forgerons. Nul ne voulait manquer d'entendre les derniers exploits des dieux ! Le feu crépite doucement sous le ciel de pleine lune, une atmosphère propice à une nouvelle histoire. Partout autour, on peut deviner les interrogations qui se font de plus en plus précises :
— Va-t-il nous parler de Sucellus et de son terrible marteau ou bien d'une nouvelle aventure de Brennus ? Sait-il pourquoi Taranis est en colère ? Les orages ne cessent de tomber !
Soudain, Dromir se lève, majestueux et fier. Plus d'autre son que celui du vent dans les arbres pour accompagner la mélodieuse voix du conteur. Dès lors, toutes les oreilles sont en attente, l'histoire peut commencer.
Ogmios, dieu gaulois de l'éloquence
— Le voici, il arrive mes amis. Le plus puissant de tous les dieux est sur le champ de bataille. Il est là, le dieu des bardes et des orateurs, aucun ne résiste à son charme ! Ogmios vient à notre secours.
Le barde se tait quelques instants et lève les yeux au ciel pour se souvenir du divin sauveur.
— Il est tel un vieillard car l'éloquence est fille de sagesse. Il va avec une foule d'enfants reliée à sa langue par les oreilles comme autant de disciples stoïques et attentifs. Son carquois est rempli de flèches qui ne sont autres que les répliques qu'il lance à ses ennemis. Une seule de ses paroles a le pouvoir de déclencher une guerre, de galvaniser une foule ou de sceller une paix. Le langage est sa force : il est le langage !
— Pourquoi cela ? demande un jeune enfant.
— Parce qu'il est ancien comme la parole, car il est toujours en mouvement comme une langue qui ne cesse d'évoluer, parce qu'il peut faire le bien comme le mal tout comme l'on peut flatter ou insulter !
— Et qu'a-t-il fait pour faire cesser cette bataille ? demande l'apprenti forgeron dont la curiosité ne cessait de grandir.
— Il a juste parlé, mais en quels termes, je l'ignore ! Il nous a touchés au cœur et nous comprîmes la stupidité de notre dispute. Sa voix se faisait tantôt douce, tantôt forte et son vocabulaire semblait le mieux assis du monde ! Il nous avait totalement convaincus, bien que nul d'entre nous ne pût retenir un traître mot de ce qu'il avait dit, comme si son message nous était directement arrivé à l'âme sans l'intermédiaire de la pensée !
Dromir se retourne calmement vers le feu de camp et jette un peu de poudre sur le feu. De petits éclairs illuminent l'assistance.
— Les bardes et les conteurs sont de petits magiciens mais nos tours ne servent qu'à éclairer nos aventures...
Qui est Ogmios vraiment ?
Le voyageur fatigué est sur le point de s'en aller quand soudain une dernière question fuse :
— Ne sais-tu rien d'autre de ce dieu que tu nous décris comme si puissant ?
Sans se retourner, le barde reprend :
— Dans le cercle des conteurs j'ai entendu bien d'autres histoires sur lui. Il paraît que les Romains le nomment Hercule et on m'a dit que les enfants qui le suivent sont les âmes de nos fils et nos filles parties pour le Royaume des Morts. Et cela j'en suis sûr, car j'y ai reconnu mon propre fils...
Alors le silence se brise, tout le monde s'agite et le barde disparaît dans l'ombre. Une longue aventure l'attend...