
Dehors, le temps était orageux. Les gouttes de pluie, nombreuses et épaisses, venaient s'écraser inlassablement contre la vitre où Emilien avait posé sa main. Cela faisait déjà plus d'une heure qu'il était là, assis sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, le visage collé contre la surface de verre, à scruter les éclairs derrière la colline. De temps en temps, il essuyait du revers de sa manche, d'un geste méthodique, la buée formée par son souffle.
La maison était si vide depuis quelques jours… Ses parents lui avaient laissé la garde des lieux pendant qu'ils étaient en voyage en Tunisie, alors qu'il n'avait que 13 ans. Mais qu'importait vraiment l'âge, tout compte fait ? Il avait su démontrer par son courage dans certaines épreuves de sa vie qu'il était apte à affronter n'importe quelle situation.
Pour l'instant, il attendait patiemment là, à compter entre chaque coup de tonnerre et chaque éclair, pour déterminer le temps que mettrait l'orage à arriver au-dessus de la maison. Anxieux, Emilien ne cessait de passer la main dans ses longs cheveux, blonds et bouclés à la fois — « comme les anges, disait sa mère » — sans pour autant détourner son regard de la colline.
Les éclairs devenaient de plus en plus fréquents, illuminant à chaque fois la chambre du garçon, qui pensait que l'obscurité allait le protéger des foudres des dieux. À cet âge, on a une imagination des plus troublantes, mais Emilien avait entendu dire que son frère jumeau était mort à cause de la lumière : « Un éclat éblouissant a emporté Guillaume au ciel, mon poussin. Mais il ne faut pas pleurer Emilien… Tu n'y es absolument pour rien… », lui avait un jour dit son père, les yeux gonflés par la tristesse de ce matin d'automne, alors qu'il revenait de son week-end chez un ami. Le garçon ne comprenait pas le sens de ces mots, mais il savait une chose : ne plus attendre Guillaume. Il ne pourrait jamais oublier le sourire de son frère lorsqu'ils jouaient ensemble sur le tapis du salon ; ni même oublier les batailles de coussins avant d'aller dormir.
Aujourd'hui, il était seul. Seul à affronter cet orage qui lui faisait si peur. Pourtant, malgré toute sa volonté à rester éveillé à cette heure si tardive, ses paupières se fermaient lentement, jusqu'à rester totalement closes.
La main glissa sur la vitre, laissant une traînée humide.
Sa tête s'affaissa sur le côté, laissant libre cours à son corps subitement désarticulé tel un pantin de bois… Il suffirait d'un seul mouvement pour qu'Emilien se retrouve sur le sol froid. Mais l'immobilité est parfaite.
Peut-être même trop parfaite. Cela ne semble point naturel. Pas même un frémissement, ni le moindre signe de respiration. Un calme plat, comme si le temps venait de s'arrêter tout à coup. En réalité, le garçon est dans les bras de Morphée, qui l'aide à rattraper ces deux nuits de cauchemar qui le faisaient se réveiller en sursaut à n'importe quelle heure de la nuit. Toujours le même rêve : celui de son frère assis au bord du lit, les pieds battant dans le vide et le regard fixé inexpressif en direction de la fenêtre…
Dehors, la pluie a cessé déjà, et l'orage est bien loin. La nature elle-même semble ne pas vouloir déranger ce sommeil si précieux…
Chut.
Venez…
Oui ! Suivez-moi ! Laissons Emilien dans ses songes.
Demain sera un jour nouveau pour lui… lorsqu'il remarquera les traînées de sang séché sur la moquette du salon. Mais rassurez-vous ! Ce n'était qu'un oubli. Ils n'auraient pas été assez stupides pour « faire exprès » de tout nettoyer sauf cette tache brunâtre…