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Essais

Nelya Fëanarion (suite 2)

Nelya, harcelé par ses camarades, défend l'existence d'Alvheim. Troublée par son regard envoûtant, son institutrice décide de le soutenir et imagine un plan pour mettre fin aux moqueries.

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Suite 1 de Nelya Fëanarion : http://www.france-jeunes.net/article.php?artid=14094

Le cabriolet noir de M. Fëanarion s'arrêta juste devant la grille de l'école à huit heures précises. Nelya descendit de la voiture. Il avait de grands cernes noirs, si prononcés qu'on aurait dit deux ecchymoses. Il était encore plus pâle que d'habitude et ses cheveux gras, qui se battaient en duel, étaient plus fades que jamais. Cependant, il avait toujours ses yeux ensorcelants qui, d'ailleurs, faisaient tache par rapport au reste de son visage si terne.

La sonnerie retentit. Nelya passa la grille menant dans la cour de l'école entourée de bancs en pierre et de verdure. En face se trouvait le préau et, enfin, l'entrée de l'établissement. Le garçon devait traverser tout cela avant d'être à l'abri des moqueries. Nelya commença à avancer tout droit, tête baissée. À peine avait-il fait un mètre qu'on le ridiculisa déjà :

— Bah ! Un mort-vivant !
— Qu'est-ce qu'il est blanc, c'est pas humain !
— Eh, Nelya ! Tu veux que je t'achète du shampoing ? Ou du dentifrice peut-être ?

Tous les élèves qui s'acharnaient sur lui pouffèrent de rire à cette dernière parole. Son auteur ne pouvait cacher sa fierté. Le pauvre garçon essayait de ne pas prêter grande attention à toutes ces paroles blessantes jusqu'à ce qu'une fille dise :

— Oh ! Un fantôme ! Au secours, j'ai peur !

Nelya eut l'impression d'être assommé par une enclume. Il continua cependant à marcher mais avec difficulté. Il digérait mal ces derniers mots, tout simplement parce qu'ils avaient été prononcés par Sarah. Elle était dans sa classe et il en était amoureux. Pour lui, elle avait tout pour plaire : elle était intelligente, souriante et vraiment très belle. Sa peau mate s'expliquait par ses origines arabes. Elle avait de fins et brillants cheveux bruns clairs attachés en une longue queue haute qui ondulait vers la fin. Elle laissait tomber quelques fines mèches à côté de ses beaux yeux en amande. La couleur de son iris était fascinante : autour de sa pupille, il était vert clair, à l'extérieur vert kaki et le contour était marron. Mais Nelya aimait surtout son grand sourire aux dents parfaitement blanches et alignées qui reflétait sa gentillesse. Pourtant avec lui, elle était méchante, mais malgré cela, il l'aimait.

Le garçon arriva enfin sous le préau puis à la porte de l'école. Il entendait encore les rires derrière lui, dont celui de Sarah qui lui faisait extrêmement mal au cœur. Mais il avait tellement l'habitude de cette douleur intérieure qu'il ne la sentait presque plus, elle faisait partie de lui. Nelya posa sa main sur la poignée de la porte qu'il s'apprêtait à ouvrir au moment où elle s'ouvrit toute seule violemment. Mlle Lei apparut, l'air très fatiguée.

— Que fais-tu là, mon grand ? demanda-t-elle. Tu sais très bien qu'il faut se ranger dans la cour quand ça sonne.

Nelya soupira, releva sa tête vers son institutrice et répondit qu'il savait. Tiang admira longtemps ses yeux toujours aussi beaux et envoûtants qui étaient, là, rouges et humides comme s'il avait pleuré ou allait le faire.

— Allez, viens, on va aller chercher le reste de la classe.

Nelya acquiesça d'un signe de tête.

La sonnerie de midi retentit. Tous les élèves se levèrent brusquement de leur chaise et sortirent, en souhaitant un bon appétit à leur institutrice, sous l'autorisation de cette dernière. Seul Nelya était resté, Tiang Lei voulait lui parler. Lorsque tout le monde fut parti, elle lui dit :

— Bien, Nelya, si tu n'y vois pas d'inconvénient, j'aimerais reparler de cette histoire… d'elfes.

— Pas moi, répondit sèchement le garçon. J'ai bien compris votre problème : vous ne pouvez pas imaginer que ce qu'il vous est impossible de voir puisse exister. Mais pourtant, le vent, vous ne le voyez pas mais vous savez qu'il existe…

— Nelya, je ne te permets pas de…

— Parce que vous le sentez, coupa Nelya. Pour les elfes, c'est exactement pareil. Je ne les vois pas mais je sais qu'ils existent parce que je les sens !

— Nelya, ça suffit ! Il y a quand même une différence entre croire en un élément naturel et en des êtres invisibles !

Nelya poussa un long soupir.

— Bon, dit Tiang. Puisque tu ne veux rien entendre, va manger, je te laisse. Mais je ne veux plus avoir affaire à des incidents comme l'autre jour, surtout à cause d'une histoire d'elfes. Est-ce bien clair, jeune homme ?

Le garçon regarda Mlle Lei droit dans les yeux et répondit d'un air coquin :

— Limpide.

Tiang ne se remettait pas des yeux de Nelya qui l'avait regardée si profondément. Elle en resta bouche bée et regarda béatement l'enfant sortir de la salle.

Mlle Lei n'alla pas manger, elle n'avait pas faim. Elle resta dans sa salle de classe à faire les cent pas. « Cet enfant me rendra folle », se dit-elle. Alors qu'elle était énervée contre lui et son insolence, elle fut calmée par ce regard. Elle était émerveillée, ne ressentait plus de colère mais se sentait calme et reposée. Ces yeux lui procuraient un tel bien-être intérieur… comme si elle était au paradis et qu'aucune mauvaise pensée, aucun mauvais sentiment ne pouvaient l'atteindre, la toucher, la blesser. Elle avait l'impression que ce gamin était le bonheur lui-même, pourtant, il avait l'air bien malheureux. Elle savait qu'il se faisait insulter par ses camarades de classe mais à part leur crier dessus, elle ne faisait rien… rien du tout. « Faire du mal à quelqu'un est cruel mais le regarder faire sans réagir est pire. Je ne peux pas ne rien faire, il faut que je l'aide à se faire des amis ainsi que l'aider à être un peu plus heureux. » Le bonheur de Nelya était de croire en un monde meilleur que celui-ci, où la cruauté et l'injustice régnaient, un monde où tout ne serait qu'harmonie et insouciance, où personne ne connaîtrait le mot « malheur ». C'est pourquoi il avait choisi Alvheim, le monde des elfes. Bien sûr, il n'était pas parfait mais il était, pour Nelya, bien mieux que celui-ci. Cet enfant voulait donc y croire et il s'en était tellement persuadé qu'à présent il y croyait dur comme fer. Et comme cette croyance était sa source de bonheur, le convaincre de la non-existence d'Alvheim était le rendre encore plus malheureux qu'il ne l'était déjà. C'était tout simplement l'empêcher d'être heureux.

C'était le raisonnement de Tiang. Elle décida alors de ne plus dire à Nelya que le monde des elfes n'existait pas mais d'être plus indulgente et de le soutenir par rapport à sa croyance. D'un autre côté, Mlle Lei n'était pas sûre que ce soit une bonne idée de l'aider à continuer de se mentir à lui-même. Mais, après tout, si c'était la seule façon de lui donner une part de bonheur, elle le ferait.

Tiang s'interrogea alors sur les causes du malheur de Nelya. Certes, il y avait toutes ces insultes sur son physique qu'il détestait déjà lui-même. Ça, c'était une grosse partie de sa souffrance. Il y avait aussi le décès de sa mère, mais cela faisait un an qu'elle était morte donc cette peine-là n'était plus extérieure mais enfouie au fond de son cœur. Cependant, la souffrance qui se lisait sur son visage, dans son regard, ne pouvait pas être due seulement aux moqueries, il devait y avoir autre chose. L'institutrice se souvint alors de M. Fëanarion, son père qui avait l'air si mauvais. Elle repensa aux remords qu'elle avait ressentis en laissant Nelya partir avec lui. Une horrible pensée lui traversa l'esprit : « Peut-être que ce garçon est battu… » Mais elle ne pouvait imaginer que l'on pût battre un enfant, et pourtant…

Tiang n'osa plus rien penser pendant quelques minutes. Puis elle se posa une question qu'elle s'était déjà posée et qui la tourmentait quelque peu : Nelya avait-il remarqué le changement soudain de ses yeux ? Si non, pourquoi ? Car, elle, elle ne voyait que ça. Les autres enfants semblaient n'avoir rien remarqué non plus. Elle commença à se remettre en question et se demanda si elle n'était pas victime d'hallucinations. Puis elle se rappela que Nelya, se sentant trop faible, ne regardait jamais ses camarades dans les yeux. Soudain, l'esprit de Mlle Lei s'éclaira. Elle se dit que lorsque Nelya se ferait insulter, il faudrait qu'il regarde droit dans les yeux ses adversaires qui seraient alors stupéfaits et envoûtés par ce regard qu'ils trouveraient si beau ; ne comprenant pas pourquoi ils se sentiraient si soudainement vulnérables, ils se lasseraient d'embêter Nelya et le laisseraient enfin tranquille. Telle était l'idée de Tiang et elle en était fière. Elle décida alors d'en parler le plus vite possible à Nelya. Se sentant mieux, l'appétit de l'institutrice revint. Elle partit alors manger un morceau.

La sonnerie de 13h30 annonça la reprise des cours. Mlle Lei alla chercher ses élèves dehors, elle leur dit à tous de partir en classe sauf à Nelya qu'elle prit à part. Le garçon leva la tête vers elle et la regarda dans les yeux. Tiang crut encore qu'elle allait tomber à la renverse, pire, s'évanouir. Elle reprit son souffle et lui dit qu'il fallait qu'elle lui parle après les cours.

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