
Doulcie se cala confortablement dans le siège en cuir de la voiture de son frère. Les images défilaient sur les vitres, si vite que seuls des flashs de lumières étaient visibles des paysages aux alentours.
La jeune fille défit les deux chouchous rouges qui retenaient ses cheveux châtains clairs. Cascade de bruns sur ses épaules fragiles. Doulcie sortit de son sac à main une petite brosse de voyage et commença à démêler d'une main experte sa longue chevelure. Puis elle refit ses deux couettes, en s'arrangeant pour qu'elles soient à la même hauteur des deux côtés de sa tête. Son regard se porta alors dans le rétroviseur, qui lui renvoya le regard de Nicolas qui la dévorait des yeux. Échange de sourires timides.
La voiture s'arrêta. Les portières de la Delta-B42 se soulevèrent sans bruit, laissant l'air frais s'engouffrer dans le véhicule. Doulcie posa un pied sur le sol sablonneux, puis deux. De l'autre côté, une cigarette s'alluma dans la pénombre. Enfin, un cliquetis métallique annonça la fermeture des portes. Un grain de sable au milieu de l'univers, voilà ce qu'ils étaient à ce moment : en plein désert, à l'abri de tous problèmes, si ce n'est l'insouciance du monde dans lequel ils vivent...
Le paysage aux couleurs chaudes s'étendait aux alentours sur plusieurs dizaines de kilomètres, mais l'on pouvait distinguer à l'horizon la ceinture d'acier que faisait la ville autour d'eux.
De la fumée sortit de la bouche du garçon qui fixait un point invisible du ciel. Doulcie, qui s'était mise à ses côtés, appuyée contre le véhicule, se blottit contre son frère pour se réchauffer.
Nicolas était grand : 1 mètre 85 pour 32 ans. Il n'avait pas eu la chance d'avoir les yeux verts comme tout le monde dans sa famille ; d'ailleurs, qui aurait pu se douter qu'il soit le fils de ses parents ? Blond aux yeux bleus, il faisait « tache » au milieu de sa famille. — « Tu es le fils caché du facteur ! » s'amusaient à lui dire ses amis ; mais cela ne le faisait que sourire, un sourire crispé qui ne demandait qu'à faire taire ces propos malpropres. Il en était venu à douter de sa propre identité. Se pouvait-il qu'il ne soit qu'un objet biologique, victime de la néo-science ? Il espérait bien que non. Le doux regard de sa sœur lui rendait confiance et force. Il l'avait emmenée dans le petit désert de Baride, à l'écart de la ville, dans le but d'être seul avec elle avant qu'ils ne se quittent.
Il cherchait la Lune dans l'immensité de l'espace. Où pouvait-elle bien se cacher ? Voilà 30 ans qu'elle avait disparu. Certaines rumeurs disaient que des expériences méthanucléaires avaient été faites sur le sol lunaire. Catastrophe scientifique qui aurait provoqué le silence des médias sur le sujet. Le dernier repère des hommes venait de disparaître. Nicolas avait vu la Lune. Il en avait des photos, mais Doulcie ne pouvait comprendre la tristesse qui rongeait l'âme de son frangin. Tous deux regardaient dans la même direction. Le sentiment d'appartenir à une unité supérieure faisait peur à ces deux corps qui se blottissaient l'un contre l'autre, sans un mot, regardant sans cligner des yeux les nombreuses étoiles qui constituaient voûte céleste. Un poème plein d'espoir, que sa mère lui chantait lorsqu'il était petit, lui revint à l'esprit :
On se meurt
On ne pleure
Seules les larmes parlent aux armes
De la dignité
De la loyauté
En passant par la cruauté
De ceux qui ont profané
Ce chemin sacré
Que l'on nomme Liberté.
Mais on ne meure,
On se pleure...
La cigarette fut écrasée sous le pied du garçon, et celui-ci invita Doulcie à regagner sa place dans la voiture. Retour dans le moelleux du siège en cuir. Dans un crissement de pneus, la voiture démarra en direction de la ville. Le train de sa sœur était dans moins de vingt minutes, et il ne fallait surtout pas qu'elle le rate, même s'il aurait voulu qu'elle reste plus longtemps à ses côtés.
Doulcie se retrouva à nouveau dans la gueule béante du monstre d'acier, où le flot de gens l'emporta, la noya, loin du quai où Nicolas lui faisait de grands signes. Happée par la foule humaine, elle finit par disparaître.
(à suivre...)