
— Dis Nico, ils vont où les animaux quand ils meurent ?
La petite tête brune surmontée de deux couettes tenues par des rubans rouges levait de grands yeux suppliants vers son frère aîné. Puis son regard revint se poser sur le corps inerte du chat qu'elle tenait dans ses bras.
— Tu t'en moques, hein Nico ? Que tu t'en moques ?
Des larmes commençaient à noyer les yeux verts de la petite. Elle serra le chat contre elle et posa délicatement un baiser sur sa tête.
— Doulcie ! Lâche-le, il est mort !
Le garçon jeta la pelle qu'il tenait et arracha brusquement l'animal des bras de sa sœur.
— T'es vraiment crade, ma pauvre ! dit-il, tout en lançant le chat dans le trou comme un vulgaire sac, puis il reboucha le tout.
La gamine tomba en pleurs, cachant ses yeux avec la paume de ses mains. Du haut de ses sept ans, Doulcie ne pouvait comprendre qu'il fallait se résigner à accepter que son chat, Oscar, était mort. Pourquoi son animal, et pas celui d'un autre ?
Ses pleurs redoublèrent. Elle se remémorait les bons moments passés avec Oscar. Comment ne plus y penser ?
Du dos de sa main droite, elle essuya ses larmes, puis épousseta sa robe à carreaux rouges tout en se levant. Le soleil était en train de se coucher, projetant dans le ciel des lueurs rougeâtres. Elle ne s'était pas rendu compte que son frère était rentré. Elle allait le rejoindre à l'intérieur, lorsque son regard se porta sur le petit monticule de terre que formait la tombe du chat. À l'aide de planches de cageots, Nicolas avait fait une croix sur laquelle il avait marqué en grosses lettres peintes en noir : OSCAR. Dans un reniflement, elle détourna la tête et se dirigea vers la porte d'entrée.
Dix-sept ans plus tard : le retour de Doulcie
Après deux heures de train sans aucun arrêt, Doulcie était heureuse d'être enfin arrivée à destination. Elle allait enfin retrouver la maison familiale ! Depuis quatre ans, c'était la première fois qu'elle y revenait. Bien sûr, elle avait passé, durant ce temps-là, de nombreuses heures au téléphone avec sa mère, qui s'inquiétait de savoir si ses études de droit se passaient bien. Il est évident que pour elle, tout marchait « comme sur des roulettes » ! Dans moins d'un an, elle serait avocate. Et cela, elle le devait grâce à ses parents qui lui avaient permis ces études. C'était pour les remercier qu'elle était montée exprès de la capitale.
La gare, énorme monstre d'acier, refoulait des flots de gens sortant des trains. Le mouvement incessant des corps autour de Doulcie l'étourdissait. Prenant son sac brusquement, elle se dirigea vers la sortie.
L'air libre ! Le soleil brillait d'un éclat blanchâtre dans le ciel nu, que rien ne venait perturber. Doulcie monta dans un taxi pour atteindre le centre-ville, le cœur palpitant de la cité Kystalienne. Rapidement, elle se retrouva devant le lourd portail en fer forgé de la maison familiale.
Dans un grincement, elle le poussa et s'engagea sur le chemin en terre battue, se dirigeant vers la haute maison dont l'architecture vieillotte devait dater de l'époque de la présidence d'Anatola Dernif.
La porte s'ouvre ; embrassements, accolades. Tout le monde est heureux : la mère, le père, et le frère (qui est venu exprès pour revoir Doulcie). Image de la famille heureuse. Repas servi, les dialogues s'échauffent, visite de la maison, on regarde des photos. STOP, AVANCE RAPIDE.
Sur la tombe d'Oscar : un moment d'émotion
STOP. LECTURE. Doulcie est dans le jardin, devant une croix maladroite, se perdant au milieu des mauvaises herbes. Ô Oscar ! Une larme coula sur la joue de la jeune fille.
— Je savais que j'allais te trouver là.
Doulcie se retourna. Son frère, une cigarette à la main, la regardait à travers ses petites lunettes cerclées d'or.
— Jamais je ne l'oublierai, lui dit-elle.
— Achète-toi en un autre ! C'est pas la fin du monde que de perdre son chat ! Souviens-toi comment il souffrait, dormant toute la journée... Il était vieux. Fais-moi plaisir... Sèche tes larmes.
— Mais...
— Je t'en supplie. Viens avec moi, on va faire un tour.
Il écrasa sa cigarette et tendit sa main vers Doulcie. La pâle lune projetait leurs ombres ondulantes.
— Doulcie... Tu n'as pas changé. Tu es toujours aussi belle, petite sœur. Tu as toujours ces couettes brunes que j'ai connues depuis que tu as... Depuis que tu as quel âge déjà ?... Tu dois me trouver bien idiot de te dire ça, petite sœur...
Naissance d'un sourire sur le visage de la jeune fille. Elle avait toujours apprécié son frère, bien qu'il ne lui ait jamais montré son affection ; et le fait qu'il la dévoile enfin la remplissait de joie. Elle se jeta dans les bras de Nicolas et se mit à pleurer de bonheur, la tête posée sur l'épaule du garçon, qui lui caressait délicatement la tête en lui murmurant des mots affectueux.
Une balade nocturne en voiture
Tranquillement, le frère et la sœur se dirigèrent vers le portail en fer forgé ; et dans un grincement, ils le franchirent pour se retrouver sur le bitume noir, si noir qu'on l'aurait pu confondre avec le ciel étoilé de cette nuit d'hiver.
Devant eux se présentait une Delta-B42, sublime voiture du jeune homme, dont la couleur blanche contrastait avec l'obscurité. Lorsque Nicolas posa son doigt sur la serrure, les capteurs analysèrent son ADN, puis les portes se soulevèrent sans bruit. Alors ils prirent place dans le véhicule. La lumière bleutée du tableau de bord apaisait les yeux fatigués de Doulcie, qui se demandait où son frère allait l'emmener.
Dans un soupir, elle s'affaissa dans le cuir moelleux de son siège. Les images défilent sur les vitres. La voiture disparaît à l'horizon.
(à suivre...)