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Essais

Monsieur Eddy

Monsieur Eddy vit depuis sept ans dans un aéroport, observant les passants avec tendresse. Une histoire poignante sur l'invisibilité et les rencontres fugaces.

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Monsieur Eddy habitait depuis longtemps l'aéroport. Depuis sept longues années. Depuis le jour où, sans savoir comment cela lui était arrivé, il s'était retrouvé dehors, sans rien d'autre sur lui que les vêtements qu'il portait — vêtements qui, entre-temps, s'étaient encrassés et considérablement raccourcis — et ce sac en bandoulière qu'il avait toujours sur lui. Ce sac marron et vert kaki, dans lequel il gardait précieusement une photo de sa fille, Julia, petit ange aux yeux bleus, qui le rassurait et lui donnait le courage d'avancer. Durant ces sept dernières années, il ne s'était pas passé une soirée sans qu'il n'ouvre son sac pour en sortir le morceau de papier et contempler les traits fins et adorables de sa fille.

Monsieur Eddy habitait l'aéroport où, en échange de l'entretien des quatorze toilettes, il avait un lit et trois repas chauds par jour. Monsieur le directeur était vraiment un homme généreux, et les habitués de cet aéroport appréciaient énormément Monsieur Eddy, vieil homme bourru et attachant.

Une journée ordinaire à l'aéroport

Ce jour-là était un jour semblable à tous les autres. Dehors, il pleuvait une pluie fine, mais suffisamment dense pour voir éclore, un peu partout à travers l'immense baie vitrée, les parapluies au-dessus des têtes de tous ces gens pressés. Monsieur Eddy vint s'asseoir sur son banc. Personne ne s'asseyait sur ce banc. C'était comme si tout le monde savait que c'était le banc de Monsieur Eddy. Il aimait s'asseoir sur son banc et regarder les gens passer. Il aimait cet aéroport, devenu sa maison.

Aujourd'hui n'était pas un jour différent des précédents. Des avions atterrissaient, pour en laisser repartir d'autres. Tant de gens se côtoient dans un aéroport sans jamais se regarder, sans même se connaître. Un entre-deux, une escale, comme ce que l'adolescence est au monde adulte.

Les files aux guichets s'allongeaient. On posait ses valises, étiquetées à des destinations de rêve : Bahamas, Île Maurice, Guadeloupe. Il fallait se hâter, l'avion à destination de telle ou telle ville allait bientôt partir. Réservations d'hôtel à la dernière minute, adieux déchirants en se promettant d'appeler dès qu'on serait arrivés.

On s'installait au café, à l'étage, d'où l'on pouvait voir les avions atterrir et décoller. On se commandait un café, bien serré, sans sucre et sans lait, et on sortait un journal dans lequel on se plongeait mais dont on ne lisait en réalité que très peu, l'esprit déjà là-bas, là où l'énorme oiseau s'apprêtait à nous transporter.

Monsieur Eddy connaissait bien cette agitation, pareille à une fourmilière, et si particulière dans cet aéroport. Lui, il restait des heures assis sur son banc, au milieu de cette foule qui se pressait et passait devant lui, peut-être même sans le voir. Les visages changeaient au cours d'une même journée, mais les expressions et les attitudes restaient les mêmes. On semblait avoir une sainte horreur de ces lieux, symbole du départ, symbole de la séparation, où tous se poussaient, et où il était si facile de se perdre.

Mais Monsieur Eddy, lui, aimait cette mélancolie qui semblait planer tout autour de lui. Et ce jour-là, assis sur son banc, son sac en bandoulière kaki posé à côté de lui, il regardait les gens autour, toutes ces personnes qu'il ne connaissait pas, mais qui pourtant lui étaient beaucoup plus proches qu'elles ne se l'imaginaient.

Les habitués de l'aéroport

Un homme sortit des toilettes que Monsieur Eddy venait de nettoyer. Monsieur Cravatte-Serrée. Il était très élégant dans son costume de tweed noir, avec ses chaussures cirées et luisantes, qui claquaient à chacun de ses pas, et sa cravate, toujours trop serrée. Monsieur Eddy le connaissait bien. Aujourd'hui encore, Monsieur Cravatte-Serrée s'envolerait pour New York, où l'attendait un week-end chargé, rempli de dîners d'affaires et de signatures de contrats pour sa compagnie. Il sortit rapidement des toilettes, au téléphone, et apparemment contrarié.

— Emily, I don't mind what Mister Connors said to you, the meeting will take place one hour later tonight. Please, phone my collaborators in NY and in LA...

Il passa rapidement devant Monsieur Eddy. « Tiens, il est toujours là, le vieux. Il a l'air mal en point. » Il continua son chemin, bombardant Emily d'instructions, dans son « perfect Englisch ». Au passage, il bouscula une jeune femme, dressée sur la pointe des pieds, le cou tendu, la main droite posée sur sa valise. Ses cheveux reliés en deux nattes brunes dansaient au rythme de ses sautillements. Elle regarda sa montre pour la quatrième fois en quelques secondes à peine, et se retourna dans l'autre direction, où elle tenta de nouveau d'apercevoir quelqu'un.

— MICHELLE !

Monsieur Eddy ne connaissait pas Michelle, mais il sut immédiatement que c'était la jeune femme aux tresses. Elle se retourna à l'appel de son prénom et son visage s'illumina. Laissant tout sur place — sa valise, son sac, ses sachets — elle se précipita vers un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui se frayait un chemin au travers de la foule qui sortait du métro. Il lui faisait sans arrêt un signe de la main, comme pour être sûr qu'elle ne le perdrait pas de vue.

Enfin, ils se retrouvèrent, juste devant le banc de Monsieur Eddy. S'enlaçant tendrement, ils semblaient n'avoir attendu que cette rencontre depuis des semaines.

— J'ai cru que tu ne viendrais pas, je commençais déjà à croire que tu m'avais oubliée.

Il éclata de rire, dévoilant de petites rides aux coins de ses yeux, et entoura les épaules de Michelle de son bras. Ils retournèrent vers la valise, qu'il prit à bout de bras, et, alors qu'ils repassaient devant Monsieur Eddy, il sourit encore :

— Tu es venue pour une semaine ou pour toute une année ? Bon Dieu, qu'est-ce que tu as bien pu mettre dans ta valise ?

Marissa, le mannequin rêveuse

Le vol de midi quarante-cinq arriva. Les passagers ayant récupéré leurs valises montaient déjà au café ou allaient s'acheter de quoi lire pour le prochain vol, ou pour le train. Demain, de ce même avion, descendrait Marissa.

Marissa était une jeune mannequin qui faisait régulièrement la navette entre New York, Paris et Berlin. Elle s'asseyait toujours sur son énorme valise, pendant les vingt minutes qui la séparaient du vol suivant. Elle s'asseyait juste devant le banc de Monsieur Eddy, et elle lui racontait. Elle lui racontait ses voyages, ses défilés, le monde du show business, monde qu'elle détestait. Elle lui racontait sa carrière et ce qu'elle rêvait de faire. Elle voulait devenir dresseuse de chevaux. Elle était devenue mannequin à renommée mondiale.

Monsieur Eddy l'écoutait, se nourrissant de ses récits comme un enfant se nourrit de contes de fées pour grandir. Il aimait beaucoup Marissa. Demain, elle lui raconterait son shooting photo avec Dior. Il l'attendrait sur ce banc, à midi quarante-cinq précise.

La indifférence des passants

Une mère passa devant son banc. Elle tirait une valise rouge derrière elle. Trois enfants l'entouraient. Lorsqu'elle remarqua la présence de Monsieur Eddy, elle accéléra le pas. « Ça ne devrait pas être permis, de laisser traîner de la vermine pareille. » Elle passa rapidement, sans lui accorder un seul regard.

Monsieur Eddy se sentit soudain très fatigué et il s'allongea, la tête calée sur son sac en bandoulière. Il prit soin de retirer la photo de Julia, afin de ne pas la chiffonner. Il la glissa dans la poche de son manteau qui le recouvrait. Les lumières autour de lui s'obscurcirent et il finit par s'endormir.

À suivre...

Ceci n'est que le début... J'espère que cela vous plaît... La suite si je suis publiée...

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