
Cela fait maintenant 8 mois que je suis revenue de Turquie, et j'ai encore l'impression que je viens d'en partir... Au fond, je crois que je ne l'ai pas quittée une seconde. Durant ces 8 mois, je n'ai fait qu'en parler, qu'y penser... qu'attendre le moment où j'y retournerais. Ce moment approche, puisque c'est bientôt l'été. Voilà pourquoi l'idée d'écrire mon histoire m'est venue à l'esprit.
Pourquoi mon père m'a envoyée en Turquie
Tout a commencé, je crois, lorsque Papa et Maman ont reçu mon bulletin. J'étais en 2nde, et on pourra demander à qui on veut, mais la 2nde est la pire année qui puisse exister. D'autant plus que j'étais dans ma période où on se fout de tout autour de nous. Je me foutais de mes études puisque je n'avais pas encore de but dans la vie. Je me foutais de mon apparence, de mes parents, de ma famille. Je rentrais toujours tard et, une fois à la maison, je passais tout mon temps accrochée à l'ordinateur. Il n'y avait plus d'entente entre moi et mes parents.
C'est pour tout cela que mon père a décidé de m'envoyer 2 mois en Turquie. Ma tante Delphine s'était installée là-bas et travaillait dans une agence de voyage ; elle pouvait donc facilement me trouver une place dans un hôtel pour y travailler.
Au début, ma réaction était bien sûr évidente : j'ai refusé complètement cette idée. Jamais je ne parlerais assez bien l'anglais pour me faire comprendre, jamais je n'arriverais à aller vers les autres, jamais je ne parviendrais à me débrouiller comme ça toute seule. Et surtout, j'avais déjà fait mes propres projets pour l'été. J'étais amoureuse... Il s'appelait Julien et notre relation en était à son commencement. J'attendais les vacances avec impatience pour passer plus de temps avec lui. Je voulais aussi aller en Bretagne voir ma cousine et tous nos amis d'été comme tous les ans... Et j'avais également prévu quelque chose avec Amélie et Anne-So, mes copines de toujours.
Mais Papa ne quittait pas son idée. On a donc décidé que je ne partirais en Turquie que pour 3 semaines. Mais ça ne me plaisait toujours pas... Enfin, je n'aurais pas le choix : c'était prévu et j'allais donc partir. Le dernier mois de cours passa très vite, et plus les vacances approchaient, plus j'avais ce petit truc dans le ventre qui nous fait savoir que quelque chose approche. J'avais peur. Je savais que je partais le 7 juillet. Julien était au courant. On a eu du mal à l'accepter, mais il a finalement décidé de m'attendre tranquillement, de me faire confiance et de garder le contact avec moi durant mon séjour. Trois semaines, ce n'était pas si long !
Le départ : seule dans l'avion pour la Turquie
Le jour J approche de plus en plus, les derniers préparatifs sont finis, les dernières recommandations de ma mère pleuvent, et me voilà partie en direction de l'aéroport de Strasbourg, avec un gros nœud à l'estomac. C'est ma mère qui m'y a emmenée, accompagnée de Rina, sa copine, et de Christophe, son fils, qui a mon âge et qui est un très bon copain à moi. Je me sentais quand même entourée.
Arrivés à l'aéroport, il nous restait encore beaucoup de temps. Maman et Rina sont allées boire un café. Christophe et moi avons traîné dans l'aéroport, tout en faisant des projets pour mon retour, en parlant de tout et de rien. Il avait l'air de comprendre mon refus de partir. Je ne savais pas du tout ce qui m'attendait finalement.
L'heure H arriva. Je prends ma grosse valise, remplie pour 3 semaines, mon sac à dos avec tous mes papiers — c'était la première fois que je prenais l'avion seule, et la première fois que je partais seule, sans parent ni copine... — et je me dirige vers les salles d'embarquement, avec cette horrible sensation de solitude et d'abandon. Je revois encore ma mère me faire de grands signes... et moi je lui souriais, mais mon sourire cachait de nombreuses larmes qui ne virent le jour qu'une fois mon visage tourné. Je me suis dit sur le moment qu'il valait mieux que je fasse le maximum pour me sentir bien, que je profite de tout. Mais je laissais là toutes mes habitudes et mes amis, c'était trop dur...
L'arrivée à Izmir : premiers pas en terre inconnue
J'ai facilement trouvé la salle d'embarquement à destination d'Izmir. J'étais déjà allée à Izmir avec Maman et Charlotte (ma petite sœur). Oui, on y avait été au mois d'avril pendant 2 semaines. Ça avait été super. J'avais vraiment sympathisé avec les animateurs, et il était d'ailleurs prévu que je retourne dans cet hôtel... Cela me réjouissait un peu malgré tout.
Dans la salle d'embarquement, j'étais assise, j'écoutais de la musique (comme toujours) et je regardais tout le monde. Il y avait ces petites familles qui partaient toutes ensemble en vacances, il y avait quelques hommes d'affaires, toujours à l'écart de tout le monde, bien habillés, avec une mallette et un ordinateur portable, il y avait les groupes de jeunes qui partaient « s'éclater », il y avait les familles turques, avec la femme voilée, l'homme barbu, la troupe d'enfants qui suivait... Et il y avait moi, seule avec mon walkman et mon ticket d'embarquement que je lisais et relisais pour être sûre de ne pas me tromper.
Vint alors l'heure du départ, la vraie. J'ai toujours détesté ce moment où l'on monte dans l'avion, et où on se dit : « Je monte, oui, mais je n'y suis pas obligée, personne ne m'y force finalement, je peux encore faire demi-tour », mais on continue d'avancer, on suit la foule. J'ai trouvé rapidement ma place dans l'avion, c'était la 07F. Je m'installe, je laisse échapper encore quelques larmes, puis l'avion décolle, le discours habituel de l'hôtesse se fait entendre, le plateau repas infect est distribué, puis je m'endors, walkman allumé.
À mon réveil, on allait commencer à atterrir. Je me disais que j'étais maintenant bel et bien partie, et je commençais à paniquer en me demandant où je devrais aller en arrivant à l'aéroport, qui j'allais devoir retrouver, comment cela allait-il se passer. À l'arrivée, j'étais un peu déboussolée, fatiguée. J'ai suivi le mouvement, récupéré ma seule valise, et je me suis dirigée vers ce qui me semblait être la sortie. Tout ce monde autour de moi me semblait invisible, ou plutôt, je me sentais totalement invisible pour lui.
Puis soudain, j'aperçois un visage que je connaissais : c'était Carole, la guide que j'avais déjà eu l'occasion de rencontrer au mois d'avril avec Maman. Elle m'a reconnue elle aussi et me fait signe. Elle me dit de suivre les clients de New Horizon (c'est l'agence où travaille ma tante). Là, je vois alors Ali, un ami de mon oncle qui travaille aussi pour cette agence, et qui était venu passer une nuit avec lui chez moi à Thionville. Il m'a dit de monter dans sa voiture, d'attendre un peu, et pendant ce temps je me suis endormie.
Quand je me suis réveillée, on était en route vers « l'hôtel », avait-il dit. Il m'a alors annoncé que tous les hôtels étaient pleins, et qu'il ne savait pas où j'allais pouvoir dormir. Ça commençait bien... Après 2 heures de route en pleine nuit sur ces routes où les panneaux m'étaient inconnus, où tout m'était inconnu, on arriva à l'entrée d'un grand hôtel que je ne connaissais pas. J'étais un peu déçue car j'avais tant espéré revoir tout de suite le Club Tarhan où j'avais été avec ma mère au mois d'avril, et où se trouvaient Aihan et Deniz, les 2 animateurs turcs que je connaissais.
Il était 4 heures du matin. Ali a discuté quelques minutes avec deux hommes dont un que je reconnaissais déjà : c'était Tolga, l'ancien chef animateur du Club Tarhan. Dans la nuit, il ne m'a pas reconnue, mais il me reconnaîtra plus tard, car cet hôtel, qui ne m'attirait d'abord vraiment pas du tout, allait être celui où j'allais passer le 2ème mois de l'été — le meilleur. C'était l'Hôtel Holiday Resort.
Je n'en revenais pas de reconnaître déjà quelqu'un à peine 2 heures après mon arrivée. Ali et moi sommes entrés boire un café, et enfin on nous annonce qu'une chambre est libre et que je vais pouvoir y passer la nuit. Enfin, il était quand même déjà 5h. Ali me laisse alors là, seule, mais sur le moment je ne pense qu'à une chose : monter et dormir. Je trouvais cela génial d'avoir une chambre à moi toute seule dans un hôtel 4 étoiles, même si c'était pour une seule nuit.
Mais à mon réveil, vers 13h, j'étais complètement paniquée. Je ne savais pas où j'étais. Je voyais enfin les lieux au grand jour ; au balcon, j'ai pu voir que l'hôtel vivait, mais je ne connaissais rien ni personne. Je me suis sentie déjà perdue. En descendant, j'ai vu tout de suite Ali et ça m'a rassurée. Il m'a alors dit que je pouvais profiter de la journée dans l'hôtel, et que Bülent (mon oncle, le mari de ma tante) allait bientôt arriver. Mais bon, je n'arrivais pas à « profiter de la journée » comme il disait : je me sentais trop seule et perdue. Je me suis assise au bar et j'ai commencé à lire Candide, jusqu'à la fin de la journée, quand mon oncle est enfin arrivé.
Il était très content de me revoir. Et moi aussi, car à part lui et Ali, personne — excepté 2 ou 3 employés — ne parlait français. Il m'a laissé téléphoner à ma mère. On était le 8 juillet, je lui ai donc souhaité un bon anniversaire et je lui ai raconté mon arrivée. J'étais vraiment contente de l'avoir au téléphone.
Ensuite, Bülent m'a expliqué le déroulement de la semaine. Le soir, nous avons mangé au restaurant de cet hôtel. Je ne regardais personne, je le suivais c'est tout. La nuit, on a dormi dans une petite auberge qu'ils appellent « pensiyon », face à la mer. Nuit difficile : je me demandais ce que je foutais ici, et comment allait se passer le reste de mon séjour. J'avais déjà hâte de rentrer.
Retrouvailles au Club Tarhan : mes premières semaines
Au matin, Bülent, Ali et moi sommes partis — ou plutôt repartis — à Izmir, dans un grand hôtel en ville, pour y rejoindre Delphine, Jérémy et Anthony (mes cousins) et Mamie Arlette. Ça m'a fait du bien de les voir. Je me sentais maintenant vraiment mieux, avec les miens, ma famille. On a passé la nuit dans cet hôtel et j'ai enfin pu téléphoner à Julien.
Le lendemain matin, retour à Didim (là où se trouvent les hôtels, à 2h de route d'Izmir), en mini-bus avec Delphine, Mamie et les petits. On se rendait cette fois au Club Tarhan. Enfin ! J'allais revoir Aihan, Deniz, et ce grand et bel hôtel que j'avais quitté tristement en avril en me disant que je ne le reverrai jamais, comme on se le dit tout le temps au départ d'un hôtel.
Quand on est arrivé, mon cœur battait à 1000 à l'heure. Je suis rentrée dans l'hôtel comme si j'y avais toujours vécu, avec ce petit sentiment de nostalgie. Pendant que Delphine et Mamie réglaient les derniers détails à la réception, je suis partie à la redécouverte de l'hôtel. Trois serveurs dont j'ai reconnu les visages sont venus à ma rencontre, en me serrant la main et en me demandant si ma mère allait bien. J'ai halluciné. Depuis le mois d'avril, et malgré le nombre indéfinissable de clients qui arrivaient et partaient de l'hôtel chaque jour, ils se souvenaient de moi et de ma mère ! C'était incroyable.
Au bout d'un certain temps, je commençais à m'inquiéter. Je ne voyais pas Aihan. Jusqu'au moment où j'entends une voix familière qui crie : « Eh !! ». C'était lui. Le beau Turc qui dansait comme un dieu, qui ne pensait qu'à rigoler, et avec qui j'avais beaucoup parlé en anglais pendant 2 semaines — je lui avais même appris à dire plein de choses en français. Quand je suis partie au mois d'avril, j'avais pleuré parce que je pensais ne jamais le revoir. Et aujourd'hui, il était de nouveau devant moi.
On a un peu discuté de tout et de rien. De toute façon, il était prévu que je passe une semaine de vacances avec Delphine et Mamie ici, puis quand elles repartiraient en France, je travaillerais ici pendant encore 2 semaines. Alors c'était vraiment génial finalement.
Ma vie avec les animateurs turcs
La semaine de vacances s'est bien passée. J'ai sympathisé avec les serveurs, les animateurs, grâce à l'anglais. Je profitais de tout. J'écrivais quand même à Julien et je l'appelais dès que possible. Je n'avais encore rencontré personne avec qui passer mes soirées excepté les serveurs, mais je me plaisais très bien comme ça. Je lisais beaucoup et j'observais surtout.
La fin de la semaine arrive. Delphine, Mamie et les petits prennent l'avion pour Strasbourg. En partant, Delphine ajoute : « N'oublie pas que si tu préfères rester plus longtemps que 3 semaines, tu n'auras qu'à le demander, il n'y aura aucun problème ». Et là, je me suis dit que j'aurais du mal à quitter ce grand hôtel et cette ambiance dans déjà 2 semaines.
Bülent m'a placée sous la responsabilité de Mehmet-Ali, un guide très sympa qui parlait parfaitement le français. On a passé vraiment de bons moments tout au long de l'été. Il s'est vraiment bien occupé de moi. Je crois même que c'est lui qui m'a rendue folle de la Turquie, car il est vraiment amoureux de son pays, et il en parle tellement bien.
J'ai alors demandé à Aihan s'il était possible que lui et l'équipe d'animation m'hébergent pour les 2 semaines à venir, car en effet je n'allais pas dormir dans cet hôtel 5 étoiles qui était en plus plein à craquer. Il en a discuté avec Mehmet-Ali et c'était d'accord. J'étais toute folle de découvrir l'endroit où j'allais dormir, cette maison avec tous ces gens que je ne connaissais pas.
J'étais un peu déçue par l'endroit car c'était peu confortable et assez sale. Mais c'était convivial et je me plaisais à découvrir chaque personne, à essayer de parler anglais toujours un peu plus.
Les colocataires de la maison
Il y avait tout d'abord Kader. Il était grand, mince, avec de petits yeux noirs. C'était un Arabe et il parlait français plutôt bien. C'est avec lui que j'ai eu le plus d'échanges à ce niveau-là. Il était très gentil, et il avait une copine belge qui parlait français. Ça me faisait vraiment du bien des fois d'entendre parler français à côté de moi dans la maison.
Sinon, je partageais ma chambre avec Aynur, assez petite, les cheveux longs noirs et tout bouclés. Une fille très gentille elle aussi, toujours prête à m'aider. Elle savait que j'avais 16 ans et elle devinait sûrement — comme tout le monde en fait — que j'étais un peu perdue. Elle me donnait plein de conseils.
Il y avait aussi Esra, une autre fille turque, très jolie, et apparemment très marrante, mais je n'ai pas pu en juger : je ne comprenais rien à leurs conversations. Toujours est-il que je n'ai pas vraiment accroché avec elle.
Il y avait Lika, une jeune fille russe qui ne parlait pas un mot d'anglais et qui essayait d'apprendre le turc. Elle était presque dans la même situation que moi au niveau des conversations. Elle avait environ 20 ans et les cheveux teints en blond cuivré.
Ah, et bien sûr, il ne faut pas oublier notre chef qui s'appelait aussi Aihan. Il rigolait beaucoup avec nous, mais par moment il était froid, énervé... Il était très petit, blanc contrairement aux autres qui avaient le teint foncé. Il avait les cheveux tout courts et était plutôt beau gosse. Il avait une copine belge lui aussi ; elle parlait français, et pendant 3 ou 4 semaines, j'ai passé pas mal de temps avec elle à parler.
Et enfin, il y avait Deniz, le DJ que j'avais déjà rencontré avec ma mère 2 mois auparavant, toujours aussi timide, doux et discret.
Mon travail au mini-club : animatrice stagiaire
Je travaillais alors au mini-club. J'étais donc toute la journée avec Lika, et c'était vraiment très dur de communiquer, surtout au début. Mais par la suite, on s'est habituées à parler comme on pouvait, et on délirait beaucoup toutes les deux. Le matin au mini-club, il y avait très peu d'enfants, alors on s'endormait facilement, surtout après les soirées de fête qu'on passait.
À midi, on devait se rendre à la piscine pour le jeu. Tous les midis, les animateurs organisaient un jeu à la piscine, puis la fameuse danse du club « Hot hot hot »... Puis nous allions tous manger. Le matin et le soir, nous avions le droit de manger au restaurant de l'hôtel, mais à midi on mangeait à la cantine du personnel. C'était toujours la même chose, dans des plateaux en fer. Alors Lika et moi, on essayait de s'en aller discrètement.
Elle m'a emmenée en mini-bus au marché de Didim. On s'est acheté des habits — c'était vraiment pas cher — et on avait mangé là-bas dans un petit snack une grande pizza aux pommes de terre. Une autre fois, elle m'a emmenée à la salle de musculation de l'hôtel entre midi, et encore une autre fois, elle m'a proposé d'aller se baigner à la plage. Lika était vraiment une fille qui aimait profiter de la vie.
Rencontres et amitiés : Thomas, Jonathan et les autres
Moi, depuis quelques jours, je ne pensais plus trop à Julien. Il m'avait téléphoné pour mon anniversaire, pile à l'heure où j'étais née... Et je lui ai annoncé que je voulais rester un peu plus longtemps en Turquie. Il n'a pas du tout apprécié et on s'est disputés. Il ne comprenait pas, mais s'il avait été à ma place, je pense qu'il aurait compris. Comment peut-on vouloir quitter une vie si plaisante ?
De plus, j'avais flashé sur un serveur, un Turc qui ne parlait d'ailleurs pas anglais. On ne faisait que se regarder, tout le temps, tout le temps... juste se regarder. Quand je parlais de lui, je l'appelais « Mon serveur ».
C'est aussi durant cette semaine que j'ai rencontré Thomas. Thomas, c'est un garçon de mon âge. Il faisait partie d'une petite bande de mecs dans l'hôtel — une bande que je n'aimais pas du tout, je ne sais pas pourquoi. J'étais assise au bar de la piscine, j'approfondissais mon turc en feuilletant mon dictionnaire, aidée du serveur qui était là. Puis Thomas vint s'asseoir à côté de moi, me demanda une cigarette, et on commença à discuter, à se présenter, à parler de nos vies. Il venait de Lille, il était en 2nde je crois, comme moi. Il était ici avec ses parents pour 3 semaines. Il était étonné de rencontrer une fille de 16 ans qui était seule et vivait avec les animateurs d'un hôtel. Je lui ai dit que je devais aller dormir un peu parce qu'il était environ 17h et que, comme d'habitude, la soirée s'annonçait fatiguante. Je lui ai dit qu'on pourrait se revoir le soir en discothèque.
C'est alors que grâce à Thomas, j'ai pu rencontrer cette bande de mecs de mon âge. Il y en avait même un qui habitait à Thionville et qui était au lycée Saint Pierre Chanel. J'ai halluciné, et lui aussi. Mais je ne l'ai pas revu ici. Sinon, il y avait un Turc belge qui s'appelait Tolga et qui était vraiment super. J'ai gardé le contact avec lui sur internet. On discute beaucoup et ça me fait plaisir.
En tout cas, on ne restait pas beaucoup avec eux. Thomas et moi aimions rester tous les deux pour discuter de la vie. J'aimais lui raconter les nouvelles avec mon serveur, et il m'écoutait. Je me sentais déjà moins seule depuis que je l'avais rencontré.
Un soir, alors que je dansais comme une folle — comme d'habitude —, je me lâchais sur la piste, je me laissais aller au rythme de la musique et c'était génial. Avant, je ne dansais jamais, je haïssais danser devant les autres. Mais en tant qu'« animatrice », je ne pouvais pas me permettre de rester assise dans mon coin en boîte. Un mec d'environ 18 ans me regardait sans cesse. Il était à une table avec ses parents et sa sœur, j'ai supposé. Kader parlait avec eux, et il est alors venu me voir en me disant que ce mec s'appelait Jonathan, qu'il m'aimait beaucoup, et que ça serait bien si j'acceptais de faire sa connaissance.
Je me suis dit que même s'il ne m'attirait pas spécialement, c'était une bonne occasion de me faire encore de nouvelles connaissances. Alors avec Thomas, on a accueilli Jonathan et sa sœur Amandine, et à partir de ce soir-là, ils faisaient partie de la bande.
On était tous les soirs tous ensemble, et durant la journée, ils passaient me voir au mini-club. Jonathan me répétait souvent qu'il me trouvait superbe, géniale... Je ne répondais jamais rien. Il m'avait dit qu'il avait une copine en France — il habitait Mulhouse — mais que plus rien n'allait avec elle. Je lui ai avoué que pour moi c'était pareil, mais que je ne voulais pas m'attacher à quelqu'un en sachant que nous ne nous reverrions plus. On n'en a plus beaucoup parlé. Pour lui, ses sentiments à mon égard étaient clairs, et je n'avais qu'à saisir ma chance.
On va dire qu'il n'y a rien eu. Mais nous sommes quand même devenus très proches. Tout le monde croyait qu'on était ensemble. Mais ce n'était pas le cas. Jonathan était quelqu'un d'apparence très dure, avec ses piercings, ses tatouages... Mais dans ses yeux, je pouvais distinguer toujours une petite crainte, un léger manque d'assurance. C'était mignon.
Je continuais de toujours parler de Mon serveur... Je tremblais de partout dès qu'il était là. De son côté, Thomas devenait amoureux d'Amandine. On ne pourra pas le lui reprocher : étant donné que Jonathan et moi passions tout notre temps ensemble, Thomas se retrouvait avec Amandine, et il faut dire que cette fille était pleine de charme. Malheureusement, ce n'était pas réciproque.
On avait fait la connaissance d'un Belge turc qui s'appelait Ilker, qui devait avoir environ 19 ans et qui jouait vraiment le playboy. Amandine en est tombée folle amoureuse, et on ne saura jamais ce qu'il y a eu entre eux deux. J'ai beaucoup parlé avec Ilker de la Turquie, des Turcs... Il m'a appris beaucoup de choses que je n'ai pas oubliées.
Le transfert à l'Hôtel Holiday Resort
Les jours passaient, toujours plus beaux les uns que les autres. La France et Thionville me semblaient loin. J'avais le soleil, la chaleur, la plage, les fêtes, les nouveaux amis qui ne connaissaient de moi que ce que je voulais bien leur montrer. Je me suis connectée à internet juste une fois, dans la salle internet de l'hôtel. J'ai discuté un peu avec Amélie, et c'est tout. Évidemment, je leur téléphonais assez souvent, mais c'était tellement cher que je n'avais pas du tout le temps de leur raconter mon été. Et pour le moment, je préférais le garder pour moi.
Je parlais très peu de ma vie de Thionville à Jonathan et Thomas. Je ne parlais que de Mon serveur qui me regardait lui aussi sans cesse. Je ne vivais que pour lui. Je ne pensais qu'à lui et je ne faisais toujours qu'attendre le moment où j'allais le revoir. Il a essayé de nombreuses fois d'entrer en contact avec moi, mais je ne parlais pas encore assez le turc. On peut même dire que je ne le parlais pas du tout. J'observais beaucoup, oui, je pouvais comprendre certains mots ou phrases, mais il était clair que je n'étais pas encore capable de tenir une conversation.
Un jour, il est arrivé à l'hôtel avec une fille dans les bras. J'ai été assise par terre devant l'hôtel avec Jonathan, qui était un peu déprimé parce qu'il croyait que je me fichais de lui, et donc on s'était mis là pour en parler. Et en voyant mon serveur passer avec cette blonde à lunettes, qui était grosse et vulgaire, je me suis effondrée. Rien ne pouvait être plus horrible pour moi. J'étais désespérée. Je pleurais souvent et j'étais beaucoup moins joyeuse. Jonathan l'avait remarqué et me réconfortait toujours. J'ai commencé à aimer ses caresses, sa chaleur... Je ne sais pas si c'était par manque de câlins, ou bien si c'était vraiment lui qui m'attirait.
Officiellement, il n'y a vraiment rien eu entre nous, mais beaucoup de tendresse. Je devrais peut-être le décrire... Il était assez grand, blond, les yeux bleus (un vrai Lorrain). Il avait 2 gros tatouages (sur le bras et dans le dos). Il avait aussi 3 piercings. Il aimait écouter de la techno. Mais malgré cet aspect d'insensible, il me paraissait innocent. Il avait 18 ans. Quand on était tous les deux, il se confiait beaucoup.
Mais quand on s'attache trop à quelqu'un dans un hôtel... il faut savoir qu'un jour ce quelqu'un s'en va. Bien sûr, j'ai son adresse, son numéro... Mais plus rien. Il a quitté l'hôtel en pleurant. Moi, je n'ai pas pleuré devant lui, mais quand j'ai réalisé que c'était fini, il n'était plus là. J'ai longtemps pleuré.
Il ne restait plus que Thomas et moi. C'était une dure soirée.
L'arrachement
À l'hôtel, il y avait aussi 3 Anglaises qu'on appelait « les crasseuses ». J'ai gardé le contact avec l'une d'entre elles, Beth, sur internet. Il y avait aussi 2 Hollandais qu'on appelait « les Holigans ». Ils étaient toujours bourrés, mais on rigolait bien tous ensemble.
Je téléphonais de temps en temps à Amélie, Aurélie... Même Dexter m'a appelé une fois... Il avait eu mon numéro avec Maman...
Quant à mon serveur, je m'étais fait à l'idée que je n'avais plus aucune chance. Pourtant, un soir, il m'a proposé de sortir avec lui. Sur le coup, je n'ai pas compris. Alors il a attendu, et attendu, et attendu... Mais rien. Il a sûrement laissé tomber pour de bon cette fois-là.
Au mini-club, tout allait bien, avec les animateurs aussi. Je vivais là et je me sentais bien. Je m'étais fait une place, des habitudes, des amis... Une vie bien à moi, que j'avais construite à ma façon.
C'est durant cette semaine que j'ai changé d'hôtel. J'ai croisé Ali, par hasard, et il m'a dit : « Ah ! Je te cherchais ! Fais ta valise, tu t'en vas. » Bien sûr, j'ai cherché à comprendre. Mais il m'a dit que cette fois je n'avais pas le choix, alors je suis partie faire ma valise... Cela a été vite fait. J'ai beaucoup pleuré. C'était terrible. L'horreur totale. Comment pouvait-on me faire ça ? Si j'avais demandé à rester jusqu'à la fin de l'été, c'était pour continuer ma vie dans cet hôtel, avec ces personnes, ce mini-club, cette boîte, ces magasins, cette maison... Cette maison... que j'ai regardée entièrement une dernière fois avant de partir.
À l'hôtel, je suis allée dire au revoir à tout le monde : les serveurs, les animateurs, etc. Thomas, Lika... Personne ne comprenait pourquoi je partais...
C'est Temel, un guide de New Horizon assez vieux qui parlait français, qui m'a conduite jusqu'à cet hôtel « Holiday Resort » que je haïssais déjà, car il m'arrachait à ma vie nouvellement créée et que j'aimais. Dans la voiture, Temel m'a expliqué que dans la vie, tout ne se passe pas toujours comme on l'aurait souhaité, et surtout que dans ce métier, il valait mieux éviter de s'attacher aux gens, aux lieux, aux habitudes...
Découverte de l'Hôtel Holiday Resort
Quand je suis arrivée à l'hôtel, je me sentais terriblement seule, perdue... comme au premier jour. J'ai vu Ali qui m'a confiée à Emir, un animateur de 19 ans qui parlait français. Il m'a expliqué brièvement le fonctionnement de l'hôtel et m'a présentée aux autres animateurs. Je découvrais les lieux petit à petit, mais ça ne me plaisait pas du tout.
J'étais assise avec eux à la table d'une terrasse, au bord de la mer, surmontée d'un toit en bambous. On me présentait beaucoup de monde, mais je ne retenais rien. Je n'avais qu'une hâte : retourner au Club Tarhan.
L'équipe d'animation
Dans cette équipe d'animateurs, il y avait Tolga, dont j'ai parlé au début. Il m'a reconnue et m'a demandé où était ma mère. Elle n'était pas là — elle me manquait d'ailleurs.
Le chef s'appelait Agi. Il avait les cheveux longs et était assez baba-cool. Il parlait français et il disait qu'il était acteur. Il avait une copine française, d'environ 35 ans, qui s'appelait Pascale et qui vivait avec nous. J'étais toujours avec elle au début ; on a beaucoup discuté.
L'assistant chef s'appelait Hassan, mais on l'appelait Hasso. Il était le plus vieux je crois, et j'ai vite remarqué qu'il me portait beaucoup d'attention. Ça faisait du bien de se sentir un peu protégée.
Le DJ s'appelait Erhan. Il avait la tête rasée, des lunettes de soleil de jour comme de nuit. Il était blanc.
Il y avait bien sûr Emir. Il était le plus jeune, il parlait parfaitement le français. Il était grand et mince. Très gentil.
Deux animatrices faisaient partie de l'équipe : Ezgi, très petite, les yeux bleus, très gentille quoiqu'un peu mystérieuse. Elle aimait beaucoup les Offspring. Et Deniz, très très gentille aussi. Mais elle est partie peu de temps après mon arrivée.
Par contre, un animateur est arrivé le même soir que moi : Tayfun, très beau, mais vachement réservé.
Je faisais leur connaissance, petit à petit. J'ai rencontré aussi Ismaïl, le photographe, le demi-frère de Agi. Il était grand et plutôt enrobé, les cheveux longs lui aussi. Il rigolait tout le temps. C'était agréable d'être avec lui, on se sentait bien. D'ailleurs, j'ai passé pas mal de temps avec lui. J'ai rigolé comme jamais, pourtant il ne parlait pas vraiment anglais.
La maison était plus grande que la première dans laquelle j'avais vécue. Je dormais dans la chambre de Deniz et Ezgi. Quand Deniz est partie, c'est un guide qui a pris sa place.
Bref, je vivais au jour le jour, sans vraiment parler... Excepté mes grandes discussions avec Pascale. Le soir, la boîte de nuit ne m'attirait pas vraiment... Quand j'y pense... Je ne savais pas encore que quelques jours plus tard, cette boîte de nuit allait devenir presque mon lieu de vie.
Une dernière visite au Club Tarhan
Avant de commencer à en parler, je vais d'abord raconter ma dernière visite au Club Tarhan. Je demandais tous les jours à Mehmet Ali s'il était possible que je passe une journée au Club Tarhan, puisque de toute façon, à l'hôtel Holiday, je ne faisais rien de mes journées. Il m'a dit que lui n'avait pas le temps de m'y emmener et que c'était compliqué d'y aller en mini bus, mais que c'était possible quand même.
Le plan était que je participe à une journée croisière avec les clients de l'hôtel Holiday et de l'hôtel Tarhan, et qu'au retour, je pourrais rentrer avec les clients de Tarhan. C'est ce que j'ai fait. En plus, cela me permettait de passer une journée sur un bateau faisant le tour des lagons. C'était une très bonne journée. J'ai d'ailleurs pris un bon coup de soleil sur le visage.
Je suis alors rentrée avec les clients du Club Tarhan. Je suis arrivée en courant. J'ai d'abord été au local des animateurs près de la piscine. J'ai vu Pietro (Aihan), Kader et Esra, qui avaient l'air trop surpris et contents de me voir. Ça m'a fait trop plaisir. Puis j'ai vu Lika et Aynur au mini-club ; j'y suis restée un peu.
Je me suis ensuite mise à la recherche de Thomas. Il était content, mais m'a dit que ça tombait vraiment mal, car il avait prévu de passer la soirée à Altinkum avec ses parents. Il revenait à 22h, et moi je devais partir dans une heure. J'ai dit alors à Mehmet Ali que je restais là toute la soirée et que je me débrouillerais pour rentrer.
J'ai mangé au restaurant de l'hôtel avec Thomas. J'ai revu mon serveur — ça m'a fait du bien. Il m'a beaucoup regardé, comme au bon vieux temps... Thomas est parti. J'ai donc passé le début de la soirée à l'amphithéâtre avec Lika et les autres. C'était super, ça m'avait énormément manqué.
Thomas est revenu. On a discuté assez longtemps. Je lui ai un peu parlé de ma nouvelle petite vie. Lui, il partait dans quelques jours. À la fin de la soirée, je commençais un peu à m'inquiéter quant à la façon dont j'allais rentrer à l'autre hôtel. L'amphi se vidait peu à peu. Il ne restait plus que quelques personnes et les serveurs.
Pietro m'a quand même dit que si jamais je ne pouvais vraiment pas rentrer, je pouvais venir à la maison. Mais je ne voulais pas les déranger. On discutait un peu avec les serveurs. J'ai demandé où était Muzaffer (un serveur avec qui j'avais sympathisé depuis mon premier jour à l'hôtel) parce que je ne l'avais pas vu depuis que j'étais là. On m'a appris qu'il était parti à l'armée. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai laissé échapper une larme. Sûrement parce que je me suis alors rendu compte que je ne le reverrai jamais.
Très vite, il ne restait plus personne à l'amphi. Il devait être 3h du matin. J'étais seule avec Thomas, et il y avait une bande de Belges, de notre âge. Ils ont commencé à me parler, à me demander qui j'étais, etc. J'ai alors raconté toute mon histoire. L'un d'eux, qui s'appelait Julien, m'a dit qu'il restait un lit dans sa chambre d'hôtel et que je pouvais l'occuper cette nuit si je voulais. Ça m'a rassurée.
On est alors resté avec eux. Ils étaient vraiment sympas. Thomas est allé se coucher environ une heure après. C'était la dernière fois que je le voyais.
J'ai passé le reste de la nuit avec cette bande de fêtards. Au bout d'un moment, on est allés s'allonger sur les coussins du café turc de l'hôtel. On avait l'impression d'être seuls dans ce grand hôtel. On a beaucoup rigolé. On avait un petit poste, alors on écoutait de la musique. J'ai commencé à fatiguer. Je me suis endormie dans les bras de Julien. C'était bon.
Quand le jour a commencé à se lever, on est tous allés sur la plage. C'était magnifique. C'est l'une des images qui est restée la plus ancrée dans ma mémoire, je ne sais pas pourquoi. Puis on a été prendre le petit déjeuner au restaurant de l'hôtel. Mon serveur était là... toujours ces mêmes regards incessants... J'aimais...
Après tout ça, j'ai décidé de partir à la recherche d'un mini bus. J'ai dit au revoir à tout le monde, pour de bon cette fois. Ces Belges, je ne les ai jamais revus, et je ne les reverrai d'ailleurs jamais. C'était une de ces rencontres pour une nuit, pour de bons moments, mais sans suite.
Je me suis presque perdue dans ces mini bus. Je me suis retrouvée complètement paumée à Didim centre. C'était horrible. Après, je ne sais pas où je me suis retrouvée, mais j'étais totalement perdue. Ça fait peur quand on voit tout le monde qui passe autour de vous, sans se soucier de vous. Eux, ils savaient où ils allaient, ils connaissaient l'endroit. Mais moi, je ne comprenais même pas la signification des panneaux, je ne connaissais rien.
Je suis alors retournée devant le Club Tarhan en bus, et là, il y avait Mehmet Ali, qui m'a alors ramenée à l'hôtel Holiday. C'est cette fois-là que ma vie là-bas a vraiment commencé. J'avais eu le temps de quitter le Club Tarhan comme je le voulais, sans regret.
Mahmut : une histoire d'amour en Turquie
J'ai repris un peu mon petit début de vie de l'hôtel Holiday. Toujours en restant au téléphone avec Maman. Toujours en parlant de tout et de rien avec Pascale. La journée, on restait à la terrasse à la plage, ou à la piscine, et le soir, on regardait le spectacle, puis tout le monde allait en boîte. Mais vraiment, les premiers jours, ça ne me disait rien.
Pendant le spectacle, il y avait toujours un ou deux mecs turcs qui étaient là en haut avec nous. Je me demandais qui ils étaient. Ils avaient l'air de bien connaître les animateurs, mais on ne me les avait jamais présentés. Mais j'allais faire leur connaissance toute seule, et ça allait être la plus importante, à mon goût.
Cela a commencé avec Cengiz. Il s'intéressait beaucoup à moi durant le spectacle, à propos de ce que je voulais boire, etc. Il essayait de nous parler, à moi et à Pascale, mais on ne comprenait rien. Il me demandait toujours de venir en boîte, mais je venais à chaque fois pour rester deux minutes.
Un soir, il m'a dit de venir au bar en disco, et c'est là, je crois, que j'ai croisé le regard de Mahmut pour la première fois. Mais je ne suis pas restée longtemps non plus.
Hassan a remarqué que cette bande de Turcs qu'il connaissait et qui s'occupaient de la discothèque étaient intéressés par moi. En rentrant, il m'a alors dit que je faisais ce que je voulais, mais qu'il fallait quand même que je fasse attention, car j'étais encore jeune... C'était gentil de sa part de s'en inquiéter, mais je ne me sentais pas en danger.
La rencontre
Le lendemain soir, toujours pendant le spectacle (à la fin de l'été, je connaissais tous les spectacles par cœur), j'étais au téléphone avec Maman. Et tout en parlant, j'échangeais de longs regards avec Mahmut — enfin, je ne connaissais pas encore son prénom.
Quand le spectacle fut terminé, il me proposa de le suivre. J'ai cru que c'était pour aller à la boîte de nuit, mais il m'a emmenée ailleurs. On a marché sans parler sur des chemins plutôt sombres. J'avais un peu peur. Je me suis dit que j'aurais mieux fait de rester à l'hôtel. Mais alors il m'a pris la main. J'ai tourné mes yeux vers lui et il me regardait d'un regard merveilleux, envoûtant. Je frissonnais.
On a essayé de parler à plusieurs reprises, mais c'était impossible : il ne parlait pas un mot d'anglais, et moi je ne parlais pas vraiment le turc... Je savais dire des mots comme « bonsoir », ou encore « comment ça va », mais ici, ça ne m'était d'aucun secours. Alors on marchait sans parler.
On a fini par s'asseoir sur des rochers tout au bord de l'eau, et on se regardait. On regardait aussi le ciel complètement étoilé. On pouvait voir l'île d'en face qui était toute éclairée. On entendait de douces musiques. Et enfin, on s'est embrassés. C'était féerique.
Ensuite, on est allé à la boîte, l'air de rien. Personne ne remarquait rien. Je ne voulais pas que les animateurs soient au courant, car j'étais sous leur responsabilité et je ne savais pas quelle aurait été leur réaction. Et puis tout était encore flou. Je me demandais si, pour lui, j'étais importante, ou si c'était juste un baiser, juste un...
J'ai passé la soirée en boîte avec lui, et c'était mieux que d'habitude.
Une relation sans mots
Le lendemain, le soir en disco, je suis partie aux toilettes (moi, j'allais aux toilettes à la réception de l'hôtel car je trouvais ceux de la boîte trop sales). Il a couru derrière moi et m'a demandé, affolé, où j'allais. Alors j'ai répondu, et il m'a attendu dans les escaliers. Quand je suis revenue, on s'est encore embrassés longuement... Alors je me suis dit que ce n'était pas « juste un baiser » la veille, mais que c'était quelque chose de plus fort. C'était de l'amour, en fait, tout simplement. Mais je crois que je le ressentais différemment de d'habitude, car ce mec, je ne le connaissais pas, et puis il ne parlait pas la même langue, et pourtant il y avait quelque chose entre nous. C'était beau.
Ce soir-là, il y eut des slows en fin de soirée, enfin vers 4h, et on a dansé, devant les autres, les animateurs. Je n'ai pas pu résister : je l'ai embrassé. Je fermais les yeux et je me sentais flotter dans son parfum. La musique turque était magnifique. Il me serrait contre lui.
J'ai connu son prénom le lendemain. Tout le monde savait alors ce qu'il y avait, et c'était officiel en quelque sorte. Si je parlais avec un mec, on me disait : « N'oublie pas que tu es avec Mahmut ». Mais dans la journée, on se voyait très peu.
Pascale est partie à Strasbourg quelques jours plus tard. Avant de partir, à l'aéroport, elle m'a dit qu'elle était enceinte de Agi. C'est aussi ce jour-là que j'ai croisé mon père à l'aéroport. Il avait passé 2 semaines à Kusadasi et il rentrait à Thionville. C'était le 4 août.
La bande de Mahmut : Vedat, Mustafa et les autres
Je participais au transfert des clients le dimanche à l'aéroport d'Izmir. C'est-à-dire que vers midi, on partait en bus de l'hôtel avec tous les clients de New Horizon vers l'aéroport, et Mehmet Ali leur faisait son petit discours de départ. Là, on retrouvait tous les clients et les guides de New Horizon des autres hôtels. Et les gens partaient. Ensuite, on allait manger et dormir un peu à Izmir, puis vers 21h, on retournait à l'aéroport attendre les prochains clients qui arrivaient vers 2h du matin. Puis on les accompagnait en bus aux hôtels pour 2 heures de route, et enfin on pouvait aller se coucher. C'était très fatiguant.
Pour en revenir à l'hôtel, je m'étais fait 3 copines françaises qui venaient de Strasbourg. Je ne me souviens pas de leurs prénoms, mais on avait bien rigolé ensemble. Sinon, tous les soirs, je me rapprochais un peu plus de Mahmut... De temps en temps, on s'éclipsait pour se balader tous les deux et se faire des câlins. Toujours sans vraiment se parler.
Il m'a alors présentée à toute sa bande. Seulement un parlait anglais : Vedat. Il ne ressemblait pas du tout à un Turc. Sinon, il y avait Mustafa, le plus âgé. Il avait 25 ans. Mahmut en avait 19 et Vedat, 22. Ce sont les 3 personnes avec qui j'ai passé le plus de temps pendant le dernier mois.
On parlait comme on pouvait. Ils me guidaient, m'apprenaient à parler turc... Ils m'ont appris beaucoup, et ils se sont très bien occupés de moi.
J'ai énormément parlé avec Vedat. Il connaît tout de moi. Et je connais tout de lui. Il a souvent essayé de m'embrasser, mais je tenais trop à Mahmut pour ça. Alors il a laissé tomber, mais il est resté mon ami le plus cher dans la bande. On était très complices, on rigolait tout le temps, on se racontait tout.
À ce que j'ai compris, Mahmut était kurde. Et puis Mustafa était quelqu'un de très mature et de très gentil. Il était surtout très tolérant envers tout le monde.
Il y avait aussi les autres, avec qui j'ai beaucoup moins parlé :
- Ozan faisait de la danse hip hop, avec des roulades et autres acrobaties. Je suis toujours impressionnée par cette danse, j'adore.
- Yusuf était barman à la discothèque, et il sortait avec Ezgi. C'était quelqu'un de très calme.
- Cengiz, c'est le premier que j'ai rencontré. Toujours souriant, souhaitant faire plaisir.
- Efgan, le DJ, assez froid, mais sympa.
- Et encore un autre Yusuf, le frère de Mahmut. Il ne faisait pas vraiment partie de la bande, mais il était souvent là. J'ai parlé pas mal aussi avec lui. Il me disait toujours que je ne devais pas rester trop tard en boîte, et que je ferais mieux de rentrer en France, car j'avais beaucoup de chance d'être française et qu'il ne voyait pas le plaisir qu'on pouvait trouver à venir en vacances en Turquie.
Les Turcs là-bas, pour la plupart, n'aimaient pas leur pays. Ils donneraient tout pour être français ou allemand. Ils croient que dans notre pays, tout est facile, tout le monde a de l'argent. Ils se trompent complètement, pourtant. Enfin, c'est mon avis. Yusuf est parti pour l'armée quand j'étais là.
Ma vie nocturne en Turquie
Bref, je menais ma petite vie avec Mahmut et Vedat. Toutes les nuits, on dansait en boîte, on s'amusait trop... Vers 4h du matin, on allait manger un kebab ou autre, puis vers 7h, ils me raccompagnaient à la maison. Presqu'à l'heure où les animateurs se levaient pour aller travailler.
Je dormais toute la journée, je traînais un peu, j'allais à la petite épicerie du quartier m'acheter des petits gâteaux et mon jus de cerise ou de pêche... Puis j'allais à l'hôtel. C'était la fin de la journée.
En général, vers 18h, les animateurs rentraient à la maison. Ils se reposaient tous un peu. On allait sur le toit, on écoutait un peu de musique, on regardait le soleil se coucher, en se fumant une clope... Une fois, pour l'anniversaire d'Emir, on avait fait un barbecue. C'était super.
Les retrouvailles avec ma famille
Puis ma famille est arrivée à l'hôtel. Quand je dis « ma famille », je parle de Delphine, Bülent et les petits, Mamie, Papy, Christiane et Xavier, Totone... Ils sont arrivés vers 5h du matin. J'étais là. Je venais de passer encore une soirée avec Mahmut et les autres. Puis ils sont vite partis se coucher.
Je me suis retrouvée toute seule au restaurant de l'hôtel, qui était vide à cette heure-là. Seuls les cuisiniers étaient là et préparaient le petit déjeuner pour les clients. Là, j'ai commencé à discuter avec Bilal, le chef cuisinier. On a beaucoup parlé, et c'était bizarre, parce qu'il ne parlait que le turc, et il savait que je ne le parlais pas beaucoup (je m'étais quand même bien améliorée grâce à Mahmut), mais il essayait quand même de parler avec moi. Et finalement, on a eu une bonne et longue conversation.
Le jour s'est levé. On était assis près du ponton en bois sur la plage de l'hôtel, et là, deux mecs d'environ 20 ans sont venus se baigner. Ils parlaient français, alors on les a fait venir. En fait, c'était des clients de New Horizon qui étaient arrivés en même temps que ma tante. J'ai donc rencontré Raphaël, avec qui j'allais beaucoup sympathiser par la suite.
Tout le monde s'en va, et je me retrouve seule sur le ponton, le soleil se levant. Je me suis endormie là... Je suis rentrée vers 9h du matin pour prendre ma douche, et puis je suis revenue pour prendre un petit déjeuner avec Ismaïl au petit snack à côté de l'hôtel. Ensuite, j'ai revu Bilal au snack. Jusqu'à 13h, il n'a pas arrêté de me saouler pour que je sorte avec lui. J'avais beau lui dire que j'étais avec Mahmut, il s'acharnait.
Ensuite, Mahmut s'est levé, et je suis allée avec lui, Vedat et les autres, les voir jouer au foot. Je ne sais plus pourquoi, mais Mahmut et moi, on s'est disputés, et on ne se parlait plus à la fin de la journée. Alors je n'ai pas vu l'intérêt de rester avec eux. Je suis partie. J'étais quand même très triste. Mais il y avait ma famille avec qui je pouvais parler d'autres choses.
Ils avaient découvert que je fumais. Papy m'a dit un jour : « Tu sais, si jamais tu as un problème avec ton père, on sera toujours là. » Je ne comprenais pas pourquoi, d'un seul coup, il m'a dit ça... Enfin, maintenant je comprends. Je n'étais pas encore au courant de tout. J'étais dans mon monde, je m'éclatais sans penser que la vie continuait à Thionville, chez moi.
Raphaël et Oytun : nouvelles amitiés
Bref, ce soir-là, j'étais assise sur les escaliers avant le spectacle avec Raphaël. On regardait la mini-disco pour les enfants. Ces petites musiques, je les ai tellement entendues, elles sont restées dans ma tête. On avait beaucoup discuté. Il venait de Strasbourg, il avait 21 ans. Il n'avait pas de copine, il était là avec des potes, et il était super, vraiment ouvert à tout.
C'est là que Mahmut est passé. Je ne sais pas s'il m'a vue à ce moment-là, mais j'ai eu peur qu'il croie que je commençais déjà à voir quelqu'un d'autre (Raphaël), alors que ce n'était qu'un ami. J'ai marché derrière lui et, dans ce long couloir qui raisonnait, j'ai toussé pour qu'il se retourne. Il m'a dit : « Hey Kaho !! Ploblem ? » J'ai dit que non. Il avait cette intonation dans la voix qui montre qu'on craint quelque chose et qu'on espère que ça n'arrivera pas. Ça m'a rassurée. Alors on s'est embrassés, et je suis retournée avec Raphaël.
Au bout d'un moment, Mahmut est arrivé par derrière. Alors Raphaël est parti pour nous laisser tranquilles. Mais Mahmut m'a seulement déposé un petit paquet dans les mains, et il m'a dit de le rejoindre plus tard. C'était un cadeau : un collier. Je l'ai toujours, d'ailleurs. Ça m'a touché énormément. J'avais l'impression de compter pour lui après tout.
La soirée s'est alors bien passée. C'était une soirée comme elles étaient au début de notre relation. Mais c'était devenu différent. Maintenant, je le connaissais bien, et lui aussi me connaissait. Malgré nos difficultés pour parler, on avait appris à vivre ensemble. Je ne le voyais plus comme le bel étranger dont je ne savais rien. Mais je restais avec lui par habitude, ou par peur de ne plus être avec lui, tout simplement. Toujours est-il qu'il ne se passait pas une journée sans qu'on se dispute.
Je téléphonais à Julien, mais je pouvais à peine lui parler 4 minutes car c'était beaucoup trop cher. Et puis je me rendais compte que je ne ressentais plus rien pour lui. Au téléphone, c'était froid. On n'avait plus rien à se dire. Alors je passais beaucoup plus de temps avec Raphaël.
Oytun
Puis j'ai rencontré Oytun. Enfin, je l'avais rencontré bien avant, mais c'est là, vers la fin de l'été, que j'ai commencé à le connaître mieux. Il avait un scooter, et chez lui c'était génial : il avait un PC ! Cela faisait un mois et demi que je n'en avais pas touché. Il avait une maison près de celle des animateurs. Mais à ce que j'ai vu, Oytun avait beaucoup d'argent. Il avait 18 ans et il travaillait avec Ismaïl, le photographe.
Petit à petit, il s'est créé une complicité presque amoureuse entre moi et Oytun. J'aimais être avec lui parce que d'abord il parlait parfaitement anglais et on pouvait vraiment discuter, et puis comme il avait un scooter, on pouvait partir loin de temps en temps.
Je me souviens encore de nos balades en scooter sur ces longues routes désertes, le visage frappé par le vent... On partait d'ailleurs souvent le soir, car il voyait bien que cela me rendait triste d'être en boîte et de voir que Mahmut s'en foutait de plus en plus de moi.
Malgré tout, Mahmut continuait de faire sonner mon portable. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sentais mieux quand il le faisait... Je me disais qu'il pensait encore à moi...
Alors moi et Oytun, on allait sur des plages, loin, où il n'y avait personne. On s'allongeait, et c'est là qu'il m'a embrassé pour la première fois. C'était bien. Cette nuit-là, j'ai dormi chez lui.
Le départ : quitter la Turquie
Puis je me suis rendu compte qu'il ne me restait plus que 4 jours ici. J'ai réalisé que dans 4 jours, j'allais partir, et peut-être ne plus jamais les revoir. Que j'allais revoir Thionville et Amélie, Anne-So... À mon avis, elles ne m'attendaient plus. Je n'avais plus de nouvelles. Elles avaient sûrement dû passer leur été à Thionville... Avec cette vie qu'on mène toute l'année.
J'étais contente d'avoir passé un été pareil. J'avais vécu des tas de trucs. Mais là, je devais tout quitter... Mahmut, Vedat... Oytun... les animateurs... le turc que j'apprenais toujours en observant, en écoutant... Ma chambre... Mon lit... Cette petite épicerie... Cet hôtel, cette boîte de nuit où il s'était passé tant de choses... Cette plage... Cette chaleur... Ces musiques... Ces rencontres, toutes si différentes et enrichissantes. Tout.
C'était terrible. J'avais le cœur déchiré.
Avec mon grand-père, je suis allée passer une dernière après-midi au Club Tarhan, pour dire au revoir définitif à tout le monde.
L'aéroport
Puis enfin, le départ. C'était le 25 août. Le matin même, j'étais au snack avec Raphaël, sa copine Zeynep (une serveuse de l'hôtel) et Bilal. J'ai dit au revoir aux animateurs, qui apprenaient seulement que je partais. C'était bourré d'émotion. J'avais déjà fait mes adieux à Vedat et aux autres la veille.
Je partis avec ma grosse valise bleue. J'ai eu cette boule dans le ventre jusqu'à 1 ou 2 semaines après. Pour abréger : j'ai laissé mes coordonnées à Mehmet Ali, on s'est dit au revoir, et l'avion a décollé. Puis il a atterri.
Pendant le voyage, je me souviens que j'avais raconté mon séjour à la fille d'Eric (un employé de New Horizon qui travaillait à Strasbourg), qui aurait dû venir avec moi et passer tout l'été avec moi, mais qui a eu l'appendicite juste avant l'été.
À l'atterrissage, l'avion a fait demi-tour et s'est remis à rouler très vite... Je me suis dit : « Pitié, mon dieu ! Faites qu'on reparte vers la Turquie, ma Turquie... » Mais il s'arrêta pour de bon.
Je suis alors sortie, en compagnie de Raphaël. Comme d'habitude, l'attente des bagages, etc., était très longue. À travers la vitre, j'ai aperçu déjà mes parents, toujours les mêmes. J'ai dit au revoir à Raphaël, et il m'a dit « à bientôt ».
Mes parents étaient heureux de me revoir. J'ai essayé de montrer moi aussi de la joie, mais au fond, je pleurais toutes les larmes de mon corps. Je me sentais mal, pas à ma place. On a bu un coup avec Eric et sa femme. Puis on est parti.
Le retour en France : le mal du pays
Ce fut un long trajet de Strasbourg à Thionville. J'ai parlé très peu. Je pensais... Je pensais à Mahmut... J'aurais dû l'embrasser une dernière fois au lieu de toujours vouloir faire la fière. J'avais son collier.
Papa et Maman, à l'avant, parlaient de choses et d'autres de la vie quotidienne. Ils se disputaient déjà.
On est arrivé à l'appartement. J'ai revu Thionville, et ma chambre. Tout me paraissait minuscule. C'est toujours comme ça quand on revient de voyage. J'ai vu ma chienne Kenza. Je crois qu'elle ne m'a pas reconnue tout de suite.
Puis j'ai retrouvé mon PC. Je tapais les lettres au ralenti. Je n'avais plus du tout l'habitude. J'avais tellement de choses à raconter à tout le monde que je n'en avais même pas envie. Je ne savais pas par où commencer, et comment mes « potes de Thionville », tellement attachés à leur « bled », à leur café, à leur internet, à leurs délires, pourraient comprendre ce que je ressentais après 2 mois pareils.
Tout ce à quoi j'ai eu le droit, c'était des remarques du genre : « Ouais, c'était bien chez les bougnoules ? »... Des trucs qui me mettaient la haine, car je savais, moi. J'y avais vécu. J'en faisais partie maintenant, et je voulais le défendre. Mais c'est dur de défendre une cause quand on est seule face à un mur immense.
Certaines personnes plus mûres me disaient des choses du style : « C'est bien de faire un voyage comme ça, de rencontrer du monde, des nouvelles têtes, de changer de vie pour quelques semaines ».
J'ai téléchargé ce soir-là et les jours qui ont suivi beaucoup de musiques turques et autres qui passaient toujours en boîte là-bas. Je revoyais Mahmut... Vedat... Je pensais sans arrêt à eux... J'avais encore mal au ventre.
Seule comme une étrangère
Le lendemain de mon arrivée, Anne-So m'a proposé d'aller au Shamrock, un café de Thionville. J'y suis allée. J'avais mon petit sac à main avec mon petit dictionnaire français-turc dedans... Même si ça ne servait à rien, c'était histoire de me sentir encore un peu là-bas.
Je n'ai pas beaucoup parlé cette après-midi-là. J'observais les gens. En fait, je me suis souvenue de mon premier jour en Turquie, quand je me sentais seule, perdue... Eh bien, c'était ça que je ressentais à mon retour en France. Je me sentais seule, perdue, comme une étrangère.
Je pleurais souvent le soir. Je me disais : « Ici, il est 18h, donc là-bas, il est 19h. Ils vont commencer à manger et puis à préparer le spectacle du soir... » Je me rendais malade.
Garder le contact
J'avais encore le numéro de Mahmut. J'ai téléphoné une fois à mon retour, et j'ai entendu sa voix... C'était quelque chose. Je n'ai rien dit. J'ai raccroché.
Sinon, Raphaël m'appelait plusieurs fois au début. Puis maintenant, ça arrive de temps en temps. J'ai aussi écrit à Jonathan, sans réponse. J'ai écrit à Ilker, et il m'a appelé. Et je correspond toujours par email avec Oytun, avec Vedat, et aussi Mustafa.
Il y a peu de temps, j'ai téléphoné à Thomas, et il m'a reconnu tout de suite. Puis je téléphone de temps en temps à Mahmut. On a même réussi à discuter une fois.
Ce que la Turquie m'a appris
En tout cas, je pense beaucoup à la Turquie. Je passe mon temps à y penser, à en parler, à raconter des petites anecdotes de quand j'y étais. J'apprends encore le turc. Je suis tombée amoureuse du pays, et je crois que quand on arrive à comprendre ce que c'est que d'aimer un pays qui n'est pas le sien, on s'y prend mieux pour le comprendre et le protéger.
Je ne souhaite qu'une chose : c'est que la Turquie évolue d'elle-même, que tout le monde y soit uni pour le faire. Je veux que les Turcs montrent au monde ce que leur pays vaut vraiment après sa longue histoire. Il faut que les préjugés disparaissent, car je ne les supporte pas.
Enfin, on m'a dit : « Tant que toi tu sais ce que vaut ce pays, et que tu l'aimes du plus profond de ton cœur après y avoir passé du temps, l'avis des gens qui ne le connaissent pas ne compte pas ».