
La neige tombait sur les rues de Manhattan, et les flocons se faisaient à chaque instant plus nombreux, tombant en une fine pluie de pure magie sur les passants qui ne prêtaient guère attention au spectacle. Chloé savourait cet instant, se délectant de chaque flocon supplémentaire tombé des nuages blancs comme les boules qu'elle avait mises sur le sapin de son studio du Massachusetts. Elle désirait ardemment qu'il en tombe encore davantage.
Ni la multitude de New-Yorkais dans les rues à la quête de cadeaux qui orneraient ce soir les pieds de leurs sapins, ni les innombrables flocons qui s'écrasaient sur les trottoirs n'égalaient en nombre les cadeaux et les sacs qu'elle portait dans ses bras.
La fin d'une année difficile
Elle était d'autant plus heureuse d'en finir avec cette année que c'était durant cette même période qu'elle était sortie avec Pedro, le « Mexicain du Massachusetts » comme elle l'appelait avec ses copines, et qu'il avait quitté à la fois les études et elle-même. Pedro était l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vu : musclé, fin, sportif, nageur de haute compétition, etc. Mais c'était aussi l'amant le plus attentionné qu'elle ait jamais eu. Il l'appelait presque tous les soirs, alors que ses précédents copains, Jeff ou Rob, ne voulaient pas gaspiller un cent pour prendre de ses nouvelles.
Progressivement, après leur graduation, Pedro s'était en quelque sorte endormi sur ses lauriers. Il ne voulait plus travailler, ni étudier, et sortait tous les soirs en charmante compagnie. Elle le savait, mais elle l'aimait tellement qu'elle l'avait laissé faire, si bien qu'il en avait profité pour sortir de plus en plus, parfois séchant les cours pendant de longs moments pour aller jusqu'au Mexique se gorger de bière et fumer de la marijuana à ne plus savoir comment il s'appelait.
Le jour où le doyen l'avait convoqué pour lui faire un ultime sermon sur l'élite que ses élèves représentaient et sur l'importance considérable des performances de Pedro — performances qui ne l'empêcheraient pas pour autant d'être renvoyé si ses notes ne remontaient pas —, il avait quitté les études. Il s'était trouvé un job dans une boutique de guitares à Manhattan et s'était progressivement noyé dans l'alcool. Quand Chloé lui avait fait comprendre qu'elle l'aimait, mais qu'il n'était plus le même depuis le début de l'année, il était entré dans une fureur noire, lui avait dit quelque chose comme « à bientôt » et était parti pour le Mexique. Elle ne l'avait plus revu depuis 3 mois. Et quand elle y repensait, elle en tirait deux conclusions : ne jamais trop s'attacher à un garçon, car c'est un genre trop imprévisible et trop attiré par le vice pour être suivi aveuglément ; et toujours considérer sa vie avec du recul, de manière à ne jamais se laisser aller et à pouvoir toujours la contrôler, pour qu'elle ne vire jamais dans le sens où celle de Pedro était allée. Une vie peut basculer du bon ou du mauvais côté en très peu de temps. Nous sommes les seuls dirigeants de nos vies.
Le départ de sa meilleure amie
Il faut dire que c'était aussi l'année où Ruth était partie s'installer à Tel Aviv. Ruth était sa meilleure amie. Elle était née le même jour qu'elle, plus vieille de seulement deux heures. Elles étaient nées dans la même clinique, s'étaient retrouvées voisines à peine âgées de trois ans, avaient grandi ensemble, joué dans les mêmes jardins, étaient allées dans les mêmes écoles, puis dans les mêmes universités. Mais Ruth avait trouvé Jacob lors d'un séjour chez sa grand-mère, en Israël ; ils s'étaient plu, et s'étaient mariés en novembre, à Varsovie. Chloé, qui était le témoin de Ruth, en avait profité pour visiter la Pologne. Elle avait beaucoup aimé, mais ce qui la rendait le plus heureuse, c'était que son amie se marie et ait trouvé l'homme de sa vie. Maintenant qu'elle était partie, elle regrettait les longues discussions qu'elles avaient, les prières du Shabbat du père de Ruth quand elle venait dîner parfois le samedi soir.
Chloé était née dans une famille athée ; elle n'avait donc jamais connu de religion, et au fond, cela lui manquait un peu. Parfois, elle se trouvait dans des situations où elle aurait aimé avoir un dieu à prier, ou une prière à réciter... Son père était un fan de Sartre, le philosophe français qu'elle aimait le moins. Elle avait toute sa vie été élevée au rythme du « l'homme est né libre, responsable et sans excuse ». Au diable, Sartre ! Des excuses, c'était tout ce qu'elle voulait, alors qu'elle était supposée ne pas en avoir. Un jour, elle avait répondu : « L'homme, peut-être. La femme est au-dessus des excuses », ce à quoi son père n'avait rien trouvé à répondre. Elle n'avait plus jamais entendu la vieille maxime.
Une rencontre magique
Alors qu'elle longeait une boutique de jouets vers l'appartement de Paul, son frère, avant d'aller chez ses parents, elle vit une magnifique peluche devant laquelle elle ne put rien, sinon fondre littéralement tellement elle était mignonne. C'était un canard de la taille de ses deux mains l'une à côté de l'autre, dans une matière soyeuse et douce comme du velours, blanc comme le ciel au-dessus de sa tête. Sans pattes, il avait un petit bec jaune dans la même matière que le corps, mais maintenu droit probablement par un matériau plus solide à l'intérieur, avec quelques poils plus longs sur la tête. Elle entra pour observer de plus près le canard. Ses deux yeux de perles bleu-noir semblaient dire : « Achète-moi, je te protègerai ». Elle le prit sans hésiter. Elle voulait l'offrir à sa nièce, mais quand le vendeur lui demanda si elle voulait un paquet cadeau, elle répondit non. Elle allait le garder. Ce serait sa peluche, son joujou, son grigri, sa divinité protectrice. « C'est mon canard » pensait-elle.
L'étrange inconnu
Ses paquets en mains, son canard coincé entre l'épaule et la tête, elle entreprit de marcher jusque chez son frère, ainsi chargée et encombrée de cadeaux pour sa famille, plus un pour elle-même, à présent. Un homme, assez jeune, un peu mat de peau, s'approcha et lui demanda du feu avec un léger accent qu'elle devina espagnol. C'était curieux, il y avait peu de Mexicains pendant les fêtes de Noël à New York. En général, ils redescendaient vers la Floride pour passer la Navidad avec leurs familles. Elle avait du feu, mais ce type ne lui inspirait pas confiance. Elle préféra répondre qu'elle n'en avait pas. L'homme lui lança un sourire qui semblait vouloir dire « tu vas le payer » et s'en alla. Décidément, ce type lui faisait peur, avec son teint foncé qui contrastait avec la blancheur de la neige, ce sourire qui ressemblait plus à un rictus douloureux, peut-être à cause de cette balafre sur le côté droit du visage. D'autant plus qu'elle l'avait déjà vu, mais où ?
Ainsi perdue dans ses pensées, Chloé continua de cheminer dans les rues, sans s'apercevoir qu'elle avait dépassé l'appartement de son frère et continuait de se diriger vers le nord et les endroits moins fréquentés de Manhattan.
L'enlèvement à New York
Elle ne se rendit compte de cela qu'au moment où elle arriva à mi-chemin d'un tunnel, qui n'était pas censé exister entre le nord de Battery où elle se trouvait un peu plus tôt et son point de destination. D'autant plus qu'une voiture venait de s'arrêter là, devant elle, immatriculée au Mexique. Elle n'avait pas pu voir celui qui demandait plus tôt du feu la suivre d'assez bonne distance, puis à présent la saisir par l'épaule, en lui disant un truc du genre : « Venga, que te daré fuego ! ». Elle ne comprenait pas l'espagnol, mais elle avait compris au ton que cet homme n'était définitivement pas son ami. Lui retournant le bras derrière le dos, il la poussa dans la voiture, où se trouvaient quatre hommes qui la bâillonnèrent et la ligotèrent étroitement avant de l'allonger sur leurs genoux, probablement pour ne pas qu'on la voie. Enfin, ils lui mirent un sac de tissu noir sur la tête. Dans la précipitation, elle avait lâché tous ses paquets ; elle n'avait plus rien, sauf le canard qu'elle avait toujours tenu dans sa main.
« Ay, aquí la tenemos !
— No fue muy diffìcil. Ni siquiera gritò ! »
Chloé ne comprenait pas, elle voulait crier, hurler, mais le bâillon l'en empêchait, et les mains de ses ravisseurs qui lui parcouraient tout le corps l'empêchaient de penser.
« *Ay Caramba !_
— ¿Qué pasa ?
— La policía. »
Là, elle comprit. La police. Elle s'agitait, commençait à hurler. Les Mexicains aussi s'agitaient, des cris étaient échangés, puis le noir. Ils l'avaient assommée.