
L'anorexie, c'était mon obsession depuis deux longues années. Contrôler ma vie, puis celle des autres. Contrôler chaque centimètre de mon corps, et lui faire du mal, toujours plus, pour le punir d'avoir des envies.
Être une fille, c'était toutes ces choses dégueulasses auxquelles toutes les autres étaient déjà préparées depuis leur plus tendre enfance. Moi, j'étais l'ignorance même.
Et ce jour-là, quand être une femme prend tout son sens, quand on dépose avec dégoût une couche énorme sur le fond de votre culotte de petite fille, j'ai su. J'ai su qu'il fallait trouver un moyen d'être une petite fille, à jamais.
Mais la maladie reste la maladie. Les petits-amis s'enchaînent, vous brisent tous un peu plus à chaque fois, la dépression pointe son nez et le dégoût profond et suintant de vous-même fait son petit chemin dans un corps qui ne ressemble plus à rien.
Le reflet de moi-même, sur ce visage décharné et creux, c'était plutôt la mort, l'envie d'en finir.

Quand le prince charmant change tout
Beau, colossal, protecteur.
J'attendais de lui qu'il me nourrisse, qu'il me gave de vie. Qu'il me montre le plaisir, le bonheur, l'avenir.
La maladie reculait, la folie laissait place à l'amour.
Il passait du temps à glisser ses doigts sur mes os, sur mes côtes, il était doux. « On pourrait presque te briser d'une pression du doigt. »
Il m'a réappris à aimer mon corps, à lui redonner la vie petit à petit. Les heures semblaient des mois, et les mois des années.
En trois semaines, j'étais une autre. Plus pure, plus resplendissante que jamais. Un vrai conte de fées. L'envie de mes amies m'embaumait le cœur, l'avenir était passé d'une chambre d'hôpital à une grande maison de campagne remplie d'amour.

Le piège se referme
Trois semaines passent encore.
Il craque. Je lui cède, je le veux, lui, pour ma toute première fois. Il me porte jusqu'à mon lit, déchire mes habits, m'admire et...
Je crie. Fort. Il est si brutal qu'il me fait mal. Il me transperce de douleur, de dégoût. Mais rien à faire, il ne veut pas s'arrêter.
Se débattre ? Inutile, il est si fort, mon homme. Je pleure, je n'en peux plus de souffrance. Il s'excite, se donne du plaisir à travers moi, gobe mon bonheur comme un vampire affamé.
Mon cœur cogne ma poitrine si fort que je le sens presque exploser lui aussi.
La vie qu'il m'avait offerte, il trouve normal de la reprendre par la violence. Par un viol.
Trois heures de larmes et il s'en va, content.
Mon lit est saccagé, il sent son parfum de mec. Je le défais, je lave les draps trois fois de suite. Mon dos est bousillé, j'ai des courbatures partout. Mais le physique n'est rien... Au-dedans, il s'est niché tout un monde nouveau. Plus noir, plus terrifiant que celui de mon anorexie.
Je ne compte plus ces nuits, l'œil alerte et les mains moites, à le voir sur moi, derrière moi, empoignant mes hanches pour que je ne puisse plus m'enfuir. Je le revois sourire, de ce sourire qui me fait peur désormais, qui a donné à mon corps l'envie sadique de m'imposer trois crises d'angoisse par jour.
Il m'a tué. Toute entière.
Mais si je revis aujourd'hui, c'est d'un soleil nouveau : quoi qu'on en dise, l'amitié est le meilleur remède et la meilleure psychothérapie qui existent...
+ À toutes celles qui ont vécu ça, dans l'incompréhension générale et la honte d'en parler. +