
ATTENTION !! Je ne prétends absolument pas être l'inventeur de certains gags que vous pourrez lire. Je les ai réutilisés ici, mais n'ai pas la prétention d'en être l'auteur, puisque ceux que vous reconnaîtrez sont des gags connus d'artistes contemporains. Néanmoins, le reste est entièrement de moi.
Nous sommes en l'an 1236 après Jésus-Christ, en présence du noble, grand, beau, intelligent, clément, pieux et très estimé LouisGrouille, seigneur de la ville de Brandevin en Meuse après la sortie 22 de la A13... Enfin, à l'époque, la A13 n'était pas là. Il se trouve dans un endroit que l'on appelle en patois régional la prévôté.
Ce noble, grand, beau, intelligent, clément, pieux et très estimé seigneur de la ville de Brandevin sur Meuse après... Bref, LouisGrouille, pour l'appeler ainsi puisque c'est comme ça qu'il s'appelle, est très énervé. En effet, dans Brandevin en Meuse (la ville dont il est le seigneur, pour ceux qui ne suivent pas), a déferlé une vague de crimes sans pareille. Sur les plus hauts bâtiments de Brandevin, les très célèbres Tours demi-sœurs, on a retrouvé des inscriptions de menaces de mort. Qui est menacé ? Ceux qui le méritent. Non, pas à chaque fois, car dans ce cas, c'est le très doux et très gentil Benjamin Questadi, troubadour de son état, menacé par — on le pense — ses éminents confrères, jaloux du succès de ses histoires qui se déroulent le plus souvent dans de petits logis avec de jeunes pucelles et de beaux damoiseaux qui s'occupent en ne faisant rien, ce qui est, vous l'admettrez, réellement passionnant.
Mais Benjamin a déjà reçu plus que des menaces : il a même été accosté par un homme qui lui demandait son chemin, et peu de temps après par un autre qui l'a frappé violemment à la tête. Il est donc venu demander protection et assistance au seigneur de ces lieux, en échange des belles histoires que notre troubadour connaît. Le noble, grand, beau, intelligent... Bon, LouisGrouille si vous voulez, veut donc tirer cette affaire au clair et, à cause de l'inefficacité du chef de la prévôté, il a de bonnes raisons de se mettre en colère.
« Et vous, monsieur Quesquildi...
— Questadi, Sire, Questadi », l'interrompit notre ami Benjamin.
« Eh bien, monsieur, qu'en pensez-vous, de cette histoire ?
— Ben, moi, on me paye pour présenter mes histoires en appartement, pas pour penser. »*
Et c'est à ce moment-là qu'intervient notre héroïne. Car, dans toutes les bonnes histoires, il y a une héroïne. Ou un héros. Bref, c'est là qu'elle intervient.
« Sire, fit-elle, moi je connais des gens qui pourront vous aider.
— Que sont donc ces gens-là ? Des marauds ?
— Ce sont deux détectives. Privés... d'argent, mais non d'intelligence.
— Ma foi, et comment se nomment ces deux preux chevaliers du crime ? » demanda LouisGrouille.
« Justerini & Brooks.
— Fi donc ! Quelles amusantes et hétéroclites appellations ce sont là !
— Oui », répondit notre héroïne. « Car quand l'hiver éclate, l'été roclite.
— Et perchent-ils loin d'ici ?
— Oh non ! Cinq minutes à pied et trois quarts d'heure à plat ventre. Vraiment pas loin. »
Notre héroïne connaissait Justerini & Brooks car, en fait, elle aimait les suivre dans leurs aventures et traînait ce jour à la prévôté pour essayer de mettre à ses idoles une nouvelle affaire sur les bras. Plus tard, quand elle serait plus grande, elle ferait comme eux et deviendrait la plus grande enquêteuse de Brandevin. Si on veut. En attendant, elle ne se faisait que rarement remarquer, et personne ne savait rien d'elle, à part qu'elle était jolie, brune et devait avoir dans les 13 ans.
« Dis-moi, petite », demanda fort stupidement Benjamin à notre charmante héroïne qui, du haut de ses 13 ans, faisait tout de même une tête de plus que notre troubadour, « comment t'appelle-t-on ?
— Gwendolina, mais Gwen pour les intimes.
— Dis-moi, Gwen...
— Vous êtes un intime ? » demanda cyniquement Gwen à M. Questadi.
« Euh... Non mais...
— Alors vous m'appellerez par mon nom.
— Donc, ma petite Par Mon Nom, es-tu sûre que ces détectives sauront m'aider ?
— C'est aussi sûr que deux et deux font quatre.
— Ah ?! Deux et deux font quatre ? »
LouisGrouille, Benjamin Questadi et Gwen se rendirent tout de suite chez Justerini & Brooks, qui les auraient bien accueillis s'ils avaient été là. Ils demandèrent donc à la vieille concierge (qui en fait était un jeune concierge peu bavard, mais la vieille concierge, ça ajoute un côté mélodramatique, pathétique, mais presque) de demander à Justerini & Brooks de passer à la prévôté.
Quelques heures plus tard, LouisGrouille (qui entre-temps était rentré chez lui) revint à la prévôté pour rencontrer Justerini & Brooks.
« Bonjour, messieurs », leur dit-il.
« Bonjour », répondirent-ils. (Jusque-là, le dialogue est passionnant, n'est-ce pas ?)*« Je vous ai fait venir pour résoudre un problème...
— Si c'est celui du robinet qui coule, je le connais déjà », l'interrompit Justerini.*« Cela m'étonnerait, fit le seigneur, étant donné que les robinets n'ont pas encore été inventés.
— Très juste. Pardonnez mon interruption, Sire.
— Donc l'un de mes troubadours a été menacé de mort. En tant que Seigneur, je ne puis tolérer une telle chose dans les rues de ma cité bien-aimée.
— Passez-moi le dossier », demanda Brooks.« Le dossier de ma chaise ?
— Non, le dossier concernant l'affaire.
— Ah ! Voici. »
Justerini & Brooks feuilletèrent le dossier et, après s'être concertés, demandèrent :
« Pouvons-nous parler à M. Questadi ?
— Bien sûr, messieurs. Je ne vous cacherai rien. »
LouisGrouille sortit de la pièce, mais Gwen resta, voulant admirer Justerini & Brooks au travail. Benjamin resta aussi, puisque c'était lui qu'on allait interroger. Ce fut Justerini qui commença :
« M. Questadi, quel âge avez-vous ?
— Le même âge que vous quand vous aviez mon âge.
— Tu notes, Brooks ?
— Oui, oui.
— Combien pesez-vous ?
— 64 kilos tout habillé, et 68 tout nu.
— Comment expliquez-vous cela ?
— En partant du principe que mon corps pèse plus lourd que mes vêtements.
— Ah, évidemment. Avez-vous une idée de qui vous veut du mal ?
— Non, monsieur, aucune. »
Sur ce, Justerini & Brooks remercièrent Benjamin, qui sortit de la prévôté, fit quelques pas et se trouva nez à nez avec un homme vêtu de noir qui sortit une matraque et voulut assommer notre troubadour, l'envoyant valser sur les pierres dallées.
« À l'aide ! Au secours ! », cria-t-il.
« M. Questadi ! Que se passe-t-il ? » demanda Gwen, qui arriva à temps pour voir le malfaiteur s'enfuir en prenant ses jambes à son cou, malgré le coup dans les jambes envoyé par Benjamin.
« Cet homme voulait me tuer. Oh, c'était horrible ! Il était grand et avait une cagoule...
— Une cagoule ? Il portait une cagoule ? Je ne crois pas avoir vu quelque chose sur sa tête.
— Oui, il avait une cagoule, dans sa poche.
— Ah, je comprends. »
Benjamin fut ramené à la prévôté par deux hommes serviables qui passaient par là, et Gwen alla prévenir Justerini & Brooks.
« Il faut retrouver cet homme ! » décida Brooks.
« Oui !
— Sky.
— Messieurs Justerini & Brooks... Puis-je venir avec vous à la recherche du malfaiteur ?
— Non, ma petite, c'est trop dangereux.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais.
— Juin, alors.
— Pas de juin non plus.
— S'il vous plaît !
— Ça ne nous plaît pas.
— Messieurs, soyez frais...
— Frais ?
— Oui, je ne peux pas dire cool, nous ne sommes pas encore, nous adolescents, complètement américanisés. Nous sommes au Moyen Âge tout de même !
— Bon, Justerini, tu penses à la même chose que moi ?
— Ça dépend à quoi tu penses, Brooks.
— Allez, petite, tu peux venir mais sois prudente. »
Et Gwen partit en chasse avec Justerini & Brooks. Arrivés au carrefour Apain, l'endroit où Benjamin fut agressé, elle indiqua à Justerini & Brooks la direction à prendre. Bien qu'il n'y ait plus d'espoir de rattraper l'agresseur, on pourrait trouver des indices...
Engagés dans une ruelle sombre, Justerini, Brooks et Gwen furent tout à coup encerclés par des malfrats. Celui qui semblait être le chef s'avança et dit :
« Messieurs, mademoiselle, auriez-vous, s'il vous plaît, l'obligeance de bien vouloir me faire l'honneur de m'indiquer la rue de Rivoli ? »
Devant l'air médusé de Justerini, Brooks et Gwen, celui qui semblait être le chef s'écria soudain :
« Diable, me serais-je trompé de roman ? Fichtre. Voilà certes une aventure pittoresque ! »
Et sur ces entrefaites (ou d'autres entrefaites, je ne saurais dire), il disparut. Un autre homme s'avança et dit :
« Veuillez me suivre sans opposer de résistance. »
Et sur un de ses gestes, les malfrats ligotèrent Justerini, Brooks et Gwen, qui du coup ne pouvaient plus opposer de résistance.
Ils furent jetés dans un cachot non loin de là, et Justerini s'exclama :
« Nous nous sommes faits avoir comme des bleus !
— Non, pas comme des bleus ! Avec le Jaune et le Rouge de la bouteille, cela va faire un mauvais ton », rétorqua Brooks avec son bon sens habituel.« Épargne-moi ton... humour.
— Dans ce cas, épargne-nous tes jérémiades.
— Mes jérémiades ? Tu vas voir si je vais continuer mes jérémiades. Si je voulais, ce serait toi qui jérémiaderais !
— Qui jérémiaderais ? Toi, bien causer le Brandevin !
— C'est pour que tu comprennes, abruti !
— Abruti ? Moi, abruti ? Va voir ailleurs si j'y suis.
— Tiens donc, et toi, qu'est-ce que tu fais là ?
— Je t'attendais, pour aller autre part.
— Allons, messiens, des frères, presque jumeaux comme vous ! », intervint Gwen.« C'est vrai, cela ! Nous sommes jumeaux après tout ! »
Il faut préciser que Justerini allait sur ses 45 ans et Brooks sur ses 51. Il faut avouer aussi que Justerini était grand et massif, brun, tandis que Brooks était petit, mince et chauve. Aussi Gwen fut-elle étonnée qu'ils soient réellement jumeaux.
« Vous êtes réellement jumeaux ?
— Oui.
— Sky.
— Oui, mais pas ensemble.
— Moi, je suis jumeau avec mon deuxième frère, et lui avec sa belle-sœur.
— Ah, je comprends mieux... »
Sur ce, un homme entra dans la cellule de nos héros, amis et sympathiques Brandevinois.
« La place m'est heureuse à vous y rencontrer » (On peut être un malfrat bien éduqué.)
« Eh bien, pas pour nous, espèce de S... » (on peut aussi être un détective bien éduqué mais manquer de sang-froid...)
« Allons, allons ! Un peu de respect, monsieur Justerini ! Devant les enfants !
— Je ne suis pas une enfant ! » fit Gwen, vexée, « j'ai treize ans et 32 dents !
— Bien, bien... Savez-vous qui je suis ?
— Non, mais je parie que vous allez nous le dire !
— Et pourquoi vous le dirais-je ?
— Parce que, dans toutes les histoires, quand le méchant enferme le gentil, il lui raconte toute l'affaire avant d'essayer de le tuer d'une façon amusante, qui rate tout le temps, et le gentil qui du coup connaît toute l'histoire peut résoudre son enquête.
— C'est vrai. Mais si le gentil était un peu plus intelligent, il trouverait tout seul. »
Tout à coup, Brooks se leva d'un bond :
« Vous êtes démasqué !
— Comment avez-vous deviné que c'était moi ? » demanda Benjamin Questadi en avançant dans la lumière.« Vous ! » firent, bien synchronisés, Justerini, Brooks et Gwen.
« Vous le saviez !
— Absolument pas. Mais vous vous êtes dénoncé tout seul.
— Quoi ! Je me suis fait rouler !
— Tout à fait. Mais maintenant, dites-nous pourquoi vous vous attaquez vous-même.
— Parce que... parce que je voulais attirer l'attention sur moi.
— Vous êtes le troubadour le plus connu de tout Brandevin !
— Oui. Mais je connais de belles histoires et...
— Belles ? C'est vous qui le dites.
— Je connais des histoires qui intéressent les gens. Mais si quelqu'un d'autre les racontait à ma place, je n'intéresserais plus personne. Je voulais, en découvrant tout seul, par un acte héroïque, qui me voulait du mal, devenir plus intéressant.
— Mais monsieur Questadi », intervint Gwen, « vous avez autre chose...
— Je suis petit, moche et j'ai des hémorroïdes. Qu'ai-je donc pour moi ?
— Réfléchissez... » En réalité, Gwen ne savait pas ce que l'on pouvait trouver au troubadour, mais cela leur ferait gagner du temps.« Votre humour, par exemple !
— C'est vrai, cela ! On me dit souvent : \"T'as fait l'école du rire toi !\" Alors que je ne l'ai même pas faite. »
Pendant ce temps, Justerini se glissait discrètement derrière Benjamin, lui faisait les oreilles de lapin et cherchait de quoi l'assommer.
« Vous avez autre chose », continua Gwen, « votre... façon de marcher !
— Oui, c'est extrêmement difficile de marcher comme je le fais », se rengorgea Benjamin. « Il faut marcher sans penser, et ne pas penser, c'est ma spécialité ! Mais il faut quand même penser à marcher. En fait, il faut marcher sans penser tout en pensant à marcher. C'est vraiment dur ! »
Pendant les savantes explications du sieur Questadi, Justerini avait descellé un barreau de la porte pourrie et se préparait à assommer le jeune homme. Et tout d'un coup, sans crier gare (car cela ne lui aurait servi à rien), il frappa. Benjamin roula sur le sol en pierre et laissa échapper les clés de la prison qu'il tenait serrées.
Justerini, Brooks et Gwen se précipitèrent dehors et revinrent à la prévôté, où ils furent reçus par un message :
« La prévôté est fermée. Si vous voulez contacter d'urgence un officier, marchez tout droit, faites six fois le tour de la place Ment, montez la rue Elle à cloche-pied, redescendez en chantant à tue-tête et frappez trois coups à cette porte. »
Justerini, Brooks et Gwen suivirent scrupuleusement ces instructions et allèrent raconter tout au mouchard de l'équipe de la prévôté, le jeune Théo Courant, qui rédigea un dossier (de fauteuil) et envoya le tout au noble, grand, beau, intelligent, clément, pieux et très estimé LouisGrouille, seigneur de la ville de Brandevin en Meuse après la sortie 22 de la A13, qui fit paraître un édit interdisant à Benjamin Questadi de reparaître en ville, ayant comme motif :
« M. Questadi s'est moqué de l'autorité de Brandevin en Meuse, et en plus m'a fait perdre du temps, et en plus il n'est vraiment pas beau. Cet édit interdit donc au susnommé de rester, de passer ou de séjourner dans la ville de Brandevin en Meuse... »
Et voilà comment cette histoire se termine. Justerini & Brooks adoptèrent Gwen, parce qu'elle ne se souvenait plus où elle avait rangé ses vrais parents. LouisGrouille continua de gouverner longtemps. Benjamin ne réapparut plus jamais. Et je crois qu'il est temps pour vous d'aller vous coucher. Même si vous n'avez pas école demain, il vaut toujours mieux dormir. Nos héros, vous ne les connaissez que dans les courtes histoires, mais le reste du temps, ils dorment ! Si vous voulez avoir des super-pouvoirs demain, il faut dormir !