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Essais

"MAUVAIS VOYAGE" : Deuxième partie : Chapitre troisième

Louis Ternand commet l'irréparable en tuant sa femme devant leur fils. Déchiré entre jalousie, folie et culpabilité, il réalise que son amour était la sienne... et que la rédemption passe par son enfant.

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DEUXIÈME PARTIE : CHAPITRE TROISIÈME

Comment Louis Ternand se rendit compte que la jalousie et la paternité ne font pas bon ménage.

... Elle est mariée ? Elle a un fils ? Il a une mère ? Elle-même en a une, qui en avait une à son tour et qui n'était sûrement pas de taille, ni de 45 et encore moins de 45 de taille !... Je divague et plein d'autres choses encore : « argh », « oulala » et « mon dieu, mon dieu, mon dieu » (je ne suis jamais allé au catéchisme) ! Comme si ma tête abritait un marteau virtuose, voulant se faire plus gros qu'un stradivarius et plus doué qu'un bœuf, la voilà en proie à des ronronnements inhabituels, qui font taire mes oreilles et écouter ma bouche !

J'ai besoin d'un coup de main... Elle se fait voleuse, et me crochète la tête, puis d'un uppercut referme ma gueule, avant que du silence en sorte enfin...

Mes hurlements ayant fustigé la paix et lapidé le calme, à mon insu, j'ai statufié le fils de sa mère, et la mère du fils, qui ayant filé fissa dans le salon, m'épinglait d'un regard réprobateur pour l'accroc que je lui faisais, à ce fils, qui la bouche cousue par la peur et les yeux contractés par la stupeur me regardait gigoter, des mains, des pieds, sur le sol, que je lapais, de ma langue rugueuse, comme pour vouloir la punir d'être si fourchue. Si fourchue ; pour avoir tenu des pensées si pointues sur ma déchéance et mon drame, qui m'acculaient dans le plus profond des désarrois ; que je la menaçais de la couper si elle n'arrêtait pas de proférer des menaces. Elle se tira... Intimidé par mes gutturalités rageuses !

Intimidé, le môme l'était bel et bien. La femme abordait le spectacle de ma décadence d'une attitude que l'on pourrait qualifier de plus furibonde. Remontée, comme la peau d'une riche quadragénaire reine de la pop, elle me mit les pendules à l'heure pour mieux me sonner les cloches... Je ne savais pas que 25 heures sonnaient déjà ! « Bing bang » — « mais qu'est-ce que tu fais à te traîner par terre » — « clich clach » — « tu vas arrêter de faire l'idiot » — « Flap flop » — « le petit te regarde ! Tu lui fais peur ! Arrêteeeeeeeée ! Mais qu'est-ce que tu as, à la fin... heiiiiiin ? » C'est alors qu'elle se met à sangloter, tandis que je remonte ma face suintant de sueur. Et de mes lèvres imbibées de bave, je découvre des dents rutilantes de ma fureur intérieure, puis montant mon regard vers le sol du haut, je m'étale sur le plafond du bas et, durant cinq bonnes minutes, je m'entretiens avec les acariens...

« Dans ma tête, c'est n'importe quoi. » leur confis-je ! « Mais c'est de la faute à cette traînée, qui n'a pas trouvé mieux, pour continuer sa vie, que d'avoir un mari, un fils, une maison, une voiture, sûrement un bon boulot etc... argh ce que la vie me déçoit... je les préfère morts, les humains. Au moins ils ne nous tracassent pas... Et cet amour que je fournis pour elle, cet amour si ingrat, que je voue à tous les saints et qui ne m'en donne même pas un ! Je le hais cet amour, c'est lui qui m'a fait abandonner ma tranquillité ! Je préfère mille fois les supplices de la culpabilité à ceux de l'amour... »

Ils se moquent de moi, ne m'écoutent même pas, et c'est peut-être ce qui me pousse à leur avouer :

« Vous savez, tuer n'a jamais été difficile pour moi, aimer c'est bien plus dur ! Mais pourquoi ne pas aimer plus facilement en tuant ? Oui, pourquoi ne pas tuer ce mari qui me fait tant de peine ? »

Alors les acariens me répondent qu'il ne sert à rien de tuer l'objet de l'amour de l'objet de notre amour, car après tout on n'est ni antiquaire, ni fétichiste ! Donc pourquoi ne pas tuer directement l'amour, me proposent-ils...

La tuer elle ? Cette question me tourne dans la tête, et au « final lap », je me décide à m'entretenir avec elle... c'est elle qui me pousse au mal, en plus ne dois-je pas lui prendre son cerveau ? Devenir fou d'elle a été la pire des choses que je n'ai jamais faites... or j'ai l'habitude de combattre la folie...

— Ça va bien ? Tu as encore fait une de tes crises n'est-ce pas ?
— Ne vous inquiétez pas ! Ne vous embêtez pas à me soigner. Je m'excuse de m'être montré en spectacle. De toute façon vous ne me verrez plus jamais...
— Tu n'as besoin de rien tu es sûr ?
— Eh bien maintenant que vous me le dites... je fais collection de couteaux. Pouvez-vous m'en donner un ?
— Quoi ?
— Alors dans ce cas...

Je me dirige négligemment vers la cuisine, en rapporte l'objet contondant suscité, puis tiens ces quelques mots, bien moins fermement que le couteau :

— ... Je me ferai un plaisir de vous en offrir un !

Sur ce, je lui assène un violent coup dans la poitrine, puis d'une habilité égale, je retire le couteau de son thorax et viens d'un coup sec vérifier si on lui a retiré les amygdales, quand elle était jeune. Elle s'étreint la gorge, puis dans un râle de douleur recouvre le plancher, qu'elle vient juste de repeindre, d'une couleur criarde.

Le fiston, qui n'avait pas bougé d'un traître centimètre, qui s'était agrippé à son silence, gardant pour lui ses mots d'effroi et dont le visage scintille de larmes, s'écrie soudain :

— Qu'est-ce que tu as fait PAPA !... Papa t'as fait mal à maman, j'te déteste !

Avant de monter dans sa chambre...

— Peupeupeu... pa... papa ? Qu'est, c'que, quoi ? Je-je-je... mé-mé-mé... mais qué-qué-qué ce-ce-ceeeeeessssss ksa veut dire ? formulé-je alors brillamment...

Après quelques minutes de regards vides, de fixations de mes yeux éberlués sur le corps de cette femme, que je viens de froidement mutiler... de ma femme... Comme un enfant qui se serait cassé un jouet sans le faire exprès, de chaudes larmes viennent se mêler à mes doigts tétanisés qui enserrent ma figure... Puis reprenant mes esprits, je perds la tête... puis la reprends entre mes mains, avant de glisser celles-ci dans la poche de mon veston, d'où je tire mon portefeuille... de ce portefeuille, je tire ma carte d'identité... Et de ma bouche, je tire ma langue et quelques sons étouffés venant du fond de ma gorge... je glapis... me gargarise... toussote, pour m'éclaircir la voix, puis j'observe d'une voix forte et distincte :

— Quel CON !... Mais quel CON ! Quel con, quel con, quel con de con que chuis con !

Sur ces paroles de lucidité, je décide de m'étendre un moment sur le sol, en m'y affalant en accord avec la gravité, et pas seulement de la situation...

Et malgré les douleurs qui assaillent mon crâne, celui-ci me rappelle à la raison et à la triste réalité :

Tout d'abord, j'ai tué ma femme par jalousie. Car j'étais jaloux de son mari. Son mari n'est autre que moi... donc je l'ai tuée parce que j'étais jaloux de moi, car je la voulais pour moi tout seul et que je n'aurais jamais permis qu'elle appartienne à « moi », à son mari... Somme toute un fâcheux quiproquo d'identité et de vocabulaire. Ce qui a pour conséquence de m'infliger la douleur qu'occasionne la mort de ma femme, ainsi que la culpabilité de cette mort. En conclusion je me suis privé de son amour, que j'ai ainsi, moi-même, rendu cruel !

Vient alors la question du comment tout cela est arrivé ?... Et à cela il paraît une réponse claire et rageante : je n'ai pas voulu la tuer parce que je l'aimais, ainsi la folie s'est emparée de moi, j'ai oublié mon passé mais pas mon amour ; ce qui m'a poussé à la tuer, alors que c'est précisément pour que cela n'arrive pas que j'ai choisi de me laisser devenir fou... car je préférais être fou en la sachant vivante que raisonnable en la sachant morte, maintenant, je suis fou en la sachant morte...

Il continua ainsi à se ressasser les événements méthodiquement, cherchant par où il pourrait piéger la réalité... mais la raison a cela de fâcheux qu'elle est complètement assujettie à la réalité. Et plus il se torturait l'esprit, discourant avec lui-même, se balançant inlassablement d'avant en arrière, tout recroquevillé, le regard perdu vers le néant qu'il avait lui-même créé, plus il avançait dans sa folie... Plus il devenait raisonnable, plus il voyait sa folie, et plus celle-ci prenait de l'emprise sur lui... mais alors qu'il allait pour se taillader les veines avec le couteau de son larcin, il vit son fils. Son fils qui le regardait avec des yeux incompréhensifs et douloureux. Mais il y lut derrière le mépris qu'il affichait envers son père, pour avoir si sauvagement assassiné sa mère, derrière la peur qu'il lui imprimait, il y lut son amour, son innocence... Et il comprit que maintenant, la seule chose qui importe, c'est de faire son bonheur à lui : ce pauvre petit enfant, qui serait si seul au monde, s'il ne s'en occupait pas...

C'est ainsi que lui, Louis Ternand, père d'un enfant, veuf d'une femme qu'il a assassinée, se présenta une fois de plus à mon cabinet. Il venait m'apporter le cerveau de sa femme, il voulait guérir, sortir de cette folie, tuer encore s'il le fallait, pour son fils !

Il faisait peine à voir, il avait l'air si perdu. Lui qui avait toujours su garder son calme, qui ne doutait pas de l'utilité de son action, qui s'était résolu avec force à tuer pour garder sa raison, celle qui, disait-il, est le propre de l'homme, celle qui faisait sa fierté, celle qui, affirmait-il, lui permettrait de tout accomplir ! Maintenant il avait l'air si perdu, si courbé, troublé, torturé. Quand il agissait pour son égoïsme, tout allait pour le mieux. Maintenant qu'il agissait pour un autre, qu'il faisait preuve du véritable usage de la raison, d'une totale abnégation, il paraissait bien moins flambant. En effet, il avait toujours eu la certitude de ne pas avoir le choix, ce qui restreignait sa vie, ses actions, mais qui lui permettait d'avoir la tranquillité d'esprit de celui qui ne peut pas discuter du caractère bon ou mauvais de la chose, puisque raisonnablement c'est une fatalité, c'est inéluctable. Au pire il était une victime ! Mais maintenant... maintenant qu'il avait tué sa femme cela changeait tout ! Car il aurait préféré se laisser sombrer dans la folie, qui l'avait mené à de telles extrémités, et ainsi n'avoir plus conscience de sa peine. Mais il a choisi, car pour une fois, malheureusement, il avait le choix, il a choisi de continuer à être lucide, malgré la douleur de ses remords et de sa culpabilité. Il a décidé de souffrir pour son fils.

Mais regardez-le maintenant ! Pâle, le souffle court, le regard vide, le dos courbé, les cheveux hirsutes, le visage brutalisé, une véritable torpeur où seule sa souffrance semble encore vivre sous cette carcasse inanimée... Regardez-le, maintenant, ce souffreteux, me chercher partout ! Crier dans un sens, puis dans l'autre ! Regarder sous mon bureau, derrière une porte, de l'autre côté d'un rideau... Regardez-le s'escrimer à me trouver :

— Docteur ! Vous êtes là ? C'est urgent ! Je vous apporte le cerveau de Claire... Il faut absolument que vous me prépariez, sans tarder, l'injection ! Docteur, la folie me ronge de l'intérieur. C'est urgent !

— La folie ? Mais quelle folie ? La seule folie que tu n'as jamais eue c'est celle d'être raisonnable ! D'être sain d'esprit ! lui répondis-je.

Puis je continue :

— Être fou quand on n'a pas le choix passe encore, mais choisir d'être fou, c'est ça qui est le pire ! Toi tu l'as choisi ! Car tu enviais les fous ! Pourquoi les enviais-tu ? Mais parce que eux ils peuvent guérir ! Toi tu es atteint d'une maladie qu'on ne guérit pas. La pire des maladies. Tu es sain d'esprit ! Et tu as voulu devenir fou pour que tu puisses enfin te guérir, que je puisse te guérir, que nous puissions nous guérir.

S'ensuit un silence insoutenable, que je ne romps pas car je me suis tout dit... Et puis il n'y a que les fous qui parlent tout seuls, je me suis assez joué de moi-même... Et puis il est trop tard maintenant, je sens qu'elle se rapproche, mes subterfuges ne l'ont pas longtemps trompé... moi, le docteur, nous qui sommes la même personne, les meurtres qui ne servent à rien, sinon à me faire croire à ma folie, folie qui n'est pas plus vraie que je suis deux... Elle est derrière moi, elle m'a retrouvé, ou plutôt c'est moi qui ai arrêté de la nier, qui n'arrive plus à l'oublier...

... Imposante, palpablement terrifiante, sournoisement inquiétante, absolument contrariante... Elle se dresse devant Louis, comme le barrage se dresse devant les flots. Arrêtant même celui du temps, elle découvre sa face, à la vue de ce dernier, pour lui lancer un regard froid et accusateur...

Son visage ! Tous ces traits horribles, foisonnant sur cet amas de chairs stratifié ! Sa bouche, si serrée qu'elle ne semble pouvoir laisser passer que des reproches ! Son nez, ce gonfle d'une colère qu'il semble m'éternuer continuellement au visage ! Ses yeux ! OH MON DIEU CES YEUX ! D'une profondeur infinie, d'un noir absolu, le néant s'y reflète, le vide s'y dilate, le chaos y règne ! Quelle horreur ! Une horreur, d'autant plus épouvantable, que je n'en peux détourner mon regard !

... Elle semble figer le temps mais n'en reste pas moins impatiente, elle attend obstinément, s'entête à vouloir de Louis une chose ! Et quelle chose cela doit être, pour qu'une volonté si forte soit déployée. L'attraction qu'elle exerce maintenant ferait passer Mars pour un caillou, elle semble en telle ébullition qu'elle rangerait le soleil dans la catégorie des lampions ! Elle brûle d'une si vive envie, que les Fahrenheit ne pourraient la quantifier !...

Je ne peux qu'entièrement m'abandonner à tous ses ardents transports, elle me demande tant et je peux si peu... Et pourtant...

... Elle esquisse maintenant un sourire aussi éblouissant que narquois. Puis atteignant le comble du sournois, il se fige en une obsédante et terrifiante grimace...

Je me décide donc à avancer, jusqu'à m'approcher à distance de bras d'elle. Tends le mien, ouvre la main et attends.

... D'un membre abattu comme un couperet, elle lui remet la seringue, puis observe satisfaite...

Je la brandis à bout de bras, m'effondre à genoux, puis le faciès crispé, convulsé, je regarde droit en sa direction, les narines fulminantes, le souffle puissant, le cœur rapide, le corps tendu, je me prépare à recevoir le coup final... le coup fatal !

La suite de "Mauvais Voyage"

Comment notre héros va-t-il se sortir de cette mauvaise passe ? Est-ce la fin pour lui ? L'histoire s'arrête-t-elle là ? Va-t-il vous falloir supporter cette nouvelle encore longtemps ? Quand il parle de coup fatal, fait-il référence à un film hollywoodien à gros budget, mettant en scène un certain Mel Gibson ? Si je raconte que mon chien a mangé le reste de ma nouvelle me croirez-vous ? Si je renchéris en disant que c'est ma femme de ménage qui a malencontreusement fait les vitres avec le prochain chapitre, serai-je plus crédible ? Et si je ne le suis pas pourrais-je quand même ouvrir un compte à la caisse d'épargne ? La canicule a-t-elle vraiment fait 3000 morts ? Comparra-t-elle au tribunal ? L'hiver va-t-il être libéré compte tenu de ces nouveaux éléments ? Si on considère qu'hier j'ai pris le bus, est-ce que ?... autant de questions qui ne trouveront pas de réponses dans la suite et fin de la nouvelle "Mauvais voyage : deuxième partie : chapitre quatrième" (avec en cadeau un épilogue !... Et si tu es sage tu auras aussi un autographe de mon hamster)

Tous les chapitres de "Mauvais Voyage"

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