
L'homme, encapuchonné, s'époumonait à tue-tête, mais je ne voulais rien entendre. Son poisson ressemblait à ce genre de mets que l'on sert sans doute dans les prisons irakiennes après une canicule hivernale.
Assis sur un sable humide, grinçant harmonieusement des dents en culpabilisant pour mes fesses gelées, je ne pouvais m'empêcher d'admirer ce vieillard à la peau aussi cuite que mon poisson périmé. En effet, le vieil homme, caricature d'un philosophe sans barbe, s'obstinait à me transmettre ses idées lubriques sur la manière de prendre en main ma vie et mes responsabilités. Ironie quand, avant d'aborder ce débat, celui-ci me conta de manière humoristique comment il avait quitté sa femme et ses enfants pour vivre en Robinson aventurier à l'abri d'une société qui, selon lui, est sur le point de perdre pied. Discours d'anarchique hypocrite qui pense que l'ombre d'un cocotier vaut celle de sa femme énervée avec un énième rappel à l'ordre : "Bon ! C'est quand que tu trouves un travail ?".
Après un second : "Mange que tu es maigre", je pris délicatement le poisson écorché et le lui enfonçai dans le gosier aux dents encore blanches. Oui, l'homme utilisait Email Diamant ; après son rappel à l'ordre sur la société, j'avais envie de lui dire... : "Email Diamant, la magie du flanc" !
Un rêve... Juste un rêve...
Comment passer du rêve à la réalité ?
Un bruit apocalyptique m'arriva aux oreilles. Ce n'était ni un Titan, ni un démon venu des abysses, seulement ma mère sans maquillage venant réclamer son dû ! Ma participation journalière au petit-déjeuner familial... Ce monstre maternel se plaignit un moment de mon attitude immature, me postillonnant au visage, telle la bave du crapaud atteignant la niaise colombe.
Après cet intermède touchant, j'arrive au lycée. Audubert, cet établissement porte fièrement le nom d'un écrivain, esquivant quelques tags ici et là. Mon professeur d'histoire, madame Ranouk, sorte de dragon à trois têtes à la langue fourchue, tente, tant bien que mal, d'avancer, retenue par ces "Mignons". Ceux-ci, accrochés à ses basques, espèrent amadouer la créature dans l'espoir d'avoir une moyenne correcte au prochain trimestre. Jacques, si tu nous regardes, ferme les yeux... Après tout, chaque poète a sa muse, Adolf le moustachu, par exemple, fut bien inspiré.
Mon amour platonique, Tess, me rejoint enfin, me raconte sa vie sexuelle débridée et me remercie d'avoir servi d'excuse à sa simulation de "Pas envie", en protestant d'un mal de crâne hier soir au coucher... Les temps changent ! Une adolescente de 17 ans avec des problèmes de femme au foyer arrivant à la quarantaine... Il y a bien des caniches acrobates après tout...
Ma journée ressemblait désespérément à toutes les autres. Je voulais en finir en me jetant dans la gueule du Ranouk. J'avançais donc, pas à pas, les babines baveuses de gourmandise de celle-ci, friande de frêles élèves dépressifs, mettraient ainsi la touche finale à une carrière scolaire qui avait, par ailleurs, si merveilleusement commencé.
Une rencontre inattendue au lycée
Quand tout à coup, l'horrible vision de cette blonde hypocondriaque de la bonne humeur fut entièrement cachée. Complètement recouverte par une éclipse... De quoi remettre en question les lois de l'astronomie, Galilée en ferait une cirrhose ! Non mais imaginez ! Une éclipse Ranoukienne au plein cœur d'un couloir sinueux sentant le formol 1er prix (réduction de budget oblige).
La cause de cet événement cosmique ? Un astre inconnu de toute classification astronomique, une fabuleuse créature balayant toute négation au bonheur. Sa seule vision suffit à terrasser le monstre et mon désespoir d'adolescent boutonneux. Son regard et sa chevelure coiffée de petits serpents ondulant en harmonie sur son doux visage m'immobilisèrent et me refroidirent le sang. La silhouette fière, le nez pointant dans ma direction, elle s'avança. Son sourire me fit l'effet d'un poignard, me pénétrant dans ma poitrine d'homme à chaque mouvement de ces hanches nobles, aux courbes bien séantes.
Je ne la quittai pas une seconde du regard, me délectant de chaque mimique, m'attachant à chaque détail de ces lèvres pulpeuses, clé de voûte symphonique d'un ange tangible. Son parfum, cœur éternel, Graal de parfumeur, cherchant sans jamais trouver une note de senteur de cette accalmie.
Le retour difficile à la normale
Passant sans s'arrêter, le paradis laissa place à l'enfer, et Tess en fut le premier des Cerbères en m'annonçant, comme à son habitude, qu'elle avait envie, je cite, "DE BAISER !!!!". Elle rendrait un Viking frigide. Cette rupture du romantisme me fit reprendre conscience, mais cet acide immaculé me ronge encore cet organe de malédiction : "le cœur".
Je repensai au même moment à ce songe étrange. Ce type était peut-être mon avenir ? Suis-je condamné à vivre en accord avec la société ? Certes, c'est une contrainte qui n'en est une que dans l'esprit d'hippies hypocrites. Hippies fumant la bonne herbe qui fait rigoler, imitant un barbu aux dreads longues et soyeuses ayant vendu près de 200 millions d'albums à des buts évidemment lucratifs, cultivant aux frais de ses fans des plantes dans le jardin de sa maison 3 fois secondaire.
Bien entendu, de nos jours, elle est cultivée par de jeunes gens pré-pubères dans des conditions loin de l'image de Neverland en Afghanistan, et fignolée dans des laboratoires de narco-trafiquant roumain. Balo pour des non-mondialistes. Donc oui ! Mais je veux vivre d'une passion, m'occuper de cette rose, la faire croître de mes mains de poète, de passionné, la valoriser au summum d'un Everest d'émotion, foyer incendiaire d'une ivresse sans fin.
Quelle est la morale de cette histoire ?
Là est la morale de mon rêve ! L'homme n'avait pas su prendre en main son destin, il avait voulu faire comme M. Tout-le-Monde, rentré dans le moule, aigri d'une vie sans flamme, il s'était noyé dans de fausses excuses, accusant la société d'être la massue de ses courbatures dépressives.
Je sais, chers lecteurs oisifs mais néanmoins séquestrés par mes divagations, quelle sera ma Muse. Pollux, à l'image du héros grec, symbole d'une citadelle croissante ! L'hymne d'un peuple qui serait ici celui de la forteresse d'un cœur, le mien ! Dont le pont-levis reste grand ouvert. Ou plus encore, je serais son Castor ! Frères jumeaux symboliquement opposés qui, enfin réunis, devinrent immortels dans les mémoires collectives.
Tout le monde devrait en faire de même ! Foncer ! N'ayez plus peur de cette dictature de la conscience collective qui veut que l'on se console de cette sécurité en n'acceptant jamais l'inéluctable. Jamais je ne deviendrai cet homme fatigué, isolé sur un atoll désolé pour faire face à son aigreur... J'irai pêcher de mes mains ce poisson et deviendrai moi-même immortel, qu'elle le veuille ou non de moi ! Car contrairement à beaucoup, j'accepte ce qui est pour moi une évidence sans souffrir d'un éventuel refus, car j'aurai la chance de me délecter de sa présence, en acceptant la réalité dans mon paradis idyllique.