
Cette soirée était d'une douceur sans nom. Il me semblait ne jamais avoir vu d'aussi belles lumières dans le ciel. Tout était calme. L'eau semblait figée. Il ne restait que le reflet de la lune au milieu de cette immensité à peine visible. Quelques petites vagues étaient perceptibles à l'oreille. Juste un petit bruissement pour me rappeler que tout près, il y avait un lac. C'était une soirée baignée de noir. Un noir si pur, si intense, soutenu et inflexible. Un croissant doré berçait cette douce harmonie que formaient les étoiles et cette sombre toile. Les nuits comme celle-là sont très rares.
Un paysage familier et nostalgique
Tout au loin, je distinguais le contour des montagnes. Ces montagnes que je connaissais par cœur. Leur disposition, leur hauteur, leur magie. Quand j'étais petite, j'étais persuadée que derrière ces montagnes vivait le Père Noël. Quelle petite fille naïve je faisais ! Elles n'étaient pas bien hautes, ces montagnes, mais elles nous entouraient. L'impression de n'être qu'un grain de sable au milieu de cette grandeur si troublante.
L'été, j'allais au milieu du lac, je m'étendais sur le bateau et je regardais les nuages. Chaque fois, je distinguais le haut des montagnes qui imposait une limite au ciel pourtant infini. Chaque fois, je m'imaginais traversant les montagnes pour voir ce qu'il y avait après. Chaque fois, je grandissais un peu plus et je me désillusionnais. J'ai fini par comprendre que tout n'était pas comme on l'imaginait étant enfant. En fait, rien n'est comme on l'avait espéré.
Une nuit suspendue dans le temps
Cette nuit me semblait sans fin, et j'en étais heureuse. Je n'avais pas besoin d'une fin de plus. J'aimais le sentiment d'entendre seulement quelques petits bruits ici et là. Ne pas avoir peur de voir avancer le temps. J'avais toujours eu tellement peur de ces secondes qui s'égrènent, de ce qu'elles emportent avec elles. Les souvenirs, les images, les sons, les gens. Le temps avance tellement vite. Mais cette nuit, à mon image, faisait une course surplace. Comme si par la pensée, je la retenais le plus longtemps possible.
J'écris sans même voir les mots qui viennent à moi dans ce cahier bien connu. Dans ce livre où j'ai noté tant de lettres, de phrases, de pensées. Ce cahier me connaît mieux que personne. Mieux que cette nuit-là devant moi. Mieux que moi-même.
L'aube et la tempête intérieure
Les étoiles disparaissent une à une. Je sens les larmes envahir mes yeux. Pourtant, je n'ai rien à pleurer. Sauf peut-être le souvenir de cette nuit qui se dissipe rapidement. Le temps reprend sa place, la vie la sienne, mais moi je reste là. Encore perdue au fond de la nuit, de ma nuit.
Je vois un visage dans l'eau. Un visage, mais pas le mien. Ce n'est pas un visage connu, mais c'est un visage doux, tendre et, à vrai dire, il m'apaise. Il ne m'apaise pas comme cette nuit m'a apaisée. Il calme un peu cette tempête qui bout en moi. Elle est née avec le lever du jour et, depuis, elle grandit avec ses rayons. Elle tournoie, elle danse, elle crie, elle pleure. C'est une tempête à mon image, à l'image de cette nuit. Un tourbillon d'idées noires gravite autour de mon esprit. Pour les autres, ça semble si simple de vivre.
Je m'assoupis sur le quai. Je rêve, longtemps. Trop longtemps. Le jour est complètement levé au moment où je me réveille. Le jour est levé et la vie a repris son cours. La vie court tout simplement. Elle court entre les gens et le temps. Elle avance comme elle peut en emportant avec elle les bons et les mauvais moments.
La nuit, refuge de l'âme
Toute bonne chose a une fin. La vie a une fin comme le jour possède sa nuit, ma nuit. Je m'identifie à cette nuit. À ce moment de la journée où tout semble dormir, éteint. Tout semble si paisible, j'aimerais tant que ma vie soit ainsi. Claire dans la noirceur. Guidée par les étoiles. Chacune à sa place. Différentes, lointaines, présentes et scintillantes. Elles guident les gens dans leur nuit. Il ne faut pas la craindre, il faut l'apprivoiser, la sentir, l'aimer.
La vie court, à pleine enjambée. La nuit est une pause au milieu de sa course folle. La nuit est le moment qu'elle a choisi pour reprendre son souffle. Souffle de vie, souffle d'espoir, souffle de nuit.
Je rêve, longtemps. Trop longtemps. À mon réveil, la vie a changé. À mon réveil, j'ai changé. Il pleut ce matin. Mais la pluie, c'est une autre histoire…