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Essais

Ma nouvelle vie

Un homme se transforme progressivement en jaguar après un rêve troublant. Devenu prédateur, il veille en secret sur celle qu'il aime, son ancienne vie humaine définitivement oubliée.

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Je la sens...

Elle est là, se croyant seule, et boit paisiblement l'eau claire de cette petite rivière. Mais je la surveille. Tapi dans l'ombre, à l'abri des regards indiscrets, je ne suis qu'à quelques mètres au-dessus d'elle, perché sur ma branche, et me lèche les babines d'avance en pensant au festin qui m'attend lorsque la proie que je convoite ne sera plus.

Le contexte est favorable. Peu de vent, elle ne sent pas mon odeur, je suis au-dessus d'elle, mes griffes et mes crocs ne lui laisseront pas de répit. Je me prépare à me laisser tomber sur elle et à l'exécuter. Je saute. En quelques fractions de secondes, la distance qui nous sépare diminue jusqu'à devenir insignifiante puis inexistante. Elle lève enfin la tête, nos regards se croisent. Trop tard pour elle. L'appel du ventre. L'appel du sang. Ma patte est armée, les griffes sorties, les muscles bandés, prêts à frapper, les crocs découverts. Je suis en sueur, je halète, je ne sais plus où je suis. Je viens de me réveiller.

Un rêve étrangement réaliste

Un coup d'œil au réveil : il n'est que 3h du matin. Ce rêve était d'un genre nouveau. Comme tout le monde, je fais souvent des rêves stupides, incongrus, amusants voire tordants, inquiétants, terrifiants, mais jamais aussi réalistes. C'est comme si j'avais ressenti pour de bon tout ce que ce félin avait en lui, tout ce qu'il pensait – en admettant qu'un animal pense.

Pourtant c'était bien là. Je sentais l'odeur de ma proie, j'étais déterminé à la tuer, pas par plaisir, pas par jeu, uniquement par nécessité. Je me lève, me sers à boire, marche un peu, regarde une photo de ma bien-aimée, et retourne me coucher, confiant en sa capacité à chasser mes démons. Le sommeil est long à revenir, mais finalement il m'emporte. Je suis troublé. Tellement troublé que je n'ai pas été choqué de ne pas avoir besoin d'allumer la lumière pour trouver la cuisine, me servir à boire et surtout contempler longuement une photo.

Des symptômes inexpliqués

7h. Le réveil sonne. J'ai mal aux yeux. En fait, j'ai mal partout. C'est étrange, je n'ai rien fait de susceptible de provoquer des courbatures. J'ai dû dormir dans une mauvaise position. Je n'ai rien bu, pourtant je ressens certains symptômes de la gueule de bois. Chaque petit son résonne dans ma tête comme si c'était une sirène, comme s'il était amplifié.

Courage. C'est un mauvais jour, comme ça arrive parfois. J'ai vu pire, je vais aller travailler comme d'habitude, et ce soir il n'y paraîtra plus.

19h. Journée de merde. J'ai toujours mal aux yeux, j'ai toujours ma « gueule de bois fictive », j'entends toujours trop bien, et mon rêve n'arrête pas de repasser en boucle dans ma tête... Une bonne nuit de sommeil arrangera sûrement ça. Hop, dodo direct.

Une transformation progressive

Alléluia ! Je me sens bien. Je n'ai pas rêvé, ou alors je ne m'en souviens pas. Je n'ai mal nulle part, je me sens fort, j'ai un appétit d'ogre. D'ailleurs c'est étrange, mais ce matin j'ai envie d'un bon steak. Passons ce petit caprice, on n'est pas à une entrecôte près.

Toute la journée j'ai l'impression d'être un surhomme : je pense plus vite, j'aperçois plus vite, j'identifie mieux et plus vite, j'y vois un peu mieux que d'habitude. J'ai une de ces pêches !

D'ailleurs ce soir je vais aller faire du sport, j'ai besoin de me dépenser, il faut absolument que je bouge.

23h. J'arrive chez moi, j'engloutis un rôti à moi tout seul, je suis fatigué. Encore heureux, je viens de courir pendant 5h non stop ! Et à un rythme que jamais je n'aurais cru tenir une seule misérable petite demi-heure. J'ai dû faire un marathon !

Hop, dodo. Devant la glace de la salle de bain, il m'a semblé que mes yeux avaient quelque chose de bizarre, mais j'étais trop fatigué pour chercher à comprendre.

La révélation des yeux jaunes

J'ai des yeux de tigre ! Je ne comprends pas. Cette nuit encore j'ai bien dormi, mais ce matin en me levant j'y voyais trop bien. Je suis devant mon miroir, je me regarde dans les yeux, et j'ai peur. Mes yeux sont jaunes, et quand je me fixe, je me fais peur...

Je ferme les yeux, et j'essaie de chasser toutes les idées farfelues qui me viennent à l'esprit. Mais je n'arrive pas à me concentrer, j'entends trop. J'entends la voisine d'en face qui râle parce qu'elle a perdu au loto, j'entends le couple du dessous, au rez-de-chaussée, qui s'engueule pour une histoire de secrétaire trop entreprenante envers monsieur, j'entends le couple du dessus qui se fait des mamours, j'entends le vieux du 3e ronchonner dans sa barbe devant les atroces nouvelles quotidiennes véhiculées au JT, j'entends la ménagère du 4e chantonner en préparant à manger... Je me concentre... C'est une dinde, qui sent délicieusement bon !

Stop. Ma conscience reprend le dessus. J'entends trop de choses, je sens trop de choses. Ce n'est pas normal. Je me jette sur l'annuaire pour trouver le numéro d'un bon médecin, puis je me ravise en voyant le numéro d'un bon asile.

Pas de boulot aujourd'hui, j'ai un problème. Je vais me recoucher, et en me réveillant ça ira mieux.

Je reste éveillé de longues minutes, j'ai encore mal partout, à la tête, dans tout mon corps. Je sens la fièvre s'emparer de moi, je sombre dans une bienheureuse inconscience.

Je me réveille en sursaut : j'ai cru entendre rugir. Le téléphone sonne, ça doit être ça. J'essaie de me lever pour répondre, je lis d'ici le nom de ma bien-aimée sur l'écran de mon téléphone qui est à plusieurs mètres de moi, mais à peine ai-je touché le sol je m'effondre. Je vois le sol se rapprocher dangereusement dans ma tête, je vais... Plus rien.

L'éveil en jaguar

J'ai l'impression que des jours se sont écoulés quand je me réveille, par terre. Je n'ai plus mal. Je me sens bien. Ce n'est pas trop tôt. J'ai faim. Je ne me sens pas chez moi. Par contre, je me sens enfin moi-même. J'ai beaucoup changé. Maintenant je marche à quatre pattes. J'ai faim. J'aurais bien besoin d'un arbre et d'une rivière, ici je n'ai que des robinets que je ne peux plus utiliser. Je m'extirpe difficilement des vêtements qui autrefois m'habillaient. J'ai faim. Je sais que je ne suis plus pareil, que je ne serai plus jamais pareil, pourtant je conserve ma conscience, à laquelle est venue s'ajouter un instinct millénaire. J'ai faim.

Je suis un prédateur. Je suis grand, je suis beau, je suis fort. Je n'ai plus peur. Je ne sais plus ce qu'est la peur. Je me vois dans le miroir de mon ex-chambre. Ce n'étaient pas des yeux de tigre. Comment ai-je pu me tromper ? Pourtant la différence est bien nette, aucun de mes congénères n'aurait pu se tromper ! C'était – ce sont – des yeux de jaguar. Je suis loin de chez moi. J'ai faim.

Il doit y avoir une raison. J'ai trop faim, on réfléchira plus tard, il faut que je me trouve à manger. D'un coup de patte, je brise ma fenêtre, et je saute à l'extérieur. J'atterris sur le sol, me retourne et contemple ma fenêtre. Avant, quand j'étais faible, je me serais fait mal en sautant de là. Mais c'est fini.

Je n'aurais pas dû sauter, j'aurais dû aller sur le toit. Il n'est pas trop tard, je re-saute, en deux bonds j'y suis. Un corbeau. Quand il m'aperçoit, il est déjà trop tard pour lui.

Ça va mieux, mais j'ai toujours faim. Satisfaire ce désir me prendra la journée. La nuit je m'aménage un coin tranquille sur un des nombreux toits de Paris, et je réfléchis.

Devenir le gardien de celle que j'aime

Il doit y avoir une raison à ma présence. Pour le moment elle m'échappe encore, mais il doit y en avoir une. Que puis-je faire ? Je ne peux pas m'installer et vivre tranquillement comme je l'aurais fait chez moi, car je n'y suis pas. Il y a donc une raison.

Je me souviens que lorsque j'étais faible, j'avais une femelle. J'ai son odeur en tête. Je me mets en quête d'elle.

Je la trouve facilement. Maintenant je suis sur son toit. Je sens sa présence pas loin sous mes pattes, j'entends sa respiration régulière, son odeur m'atteint.

Je suis bien. J'attends, invisible. Je sais que je suis là où je dois être, que la femelle qui avant était mienne a besoin de moi, de ma protection. Je sais désormais que je suis son gardien, son invisible protecteur.

Au fil des jours je la suis discrètement, toujours perché. C'est difficile. Difficile car je dois rester invisible – si on me voit, tous ces faibles deviendraient trop forts pour moi. Difficile parce qu'elle se déplace très vite, dans des engins atroces dont la respiration me nuit. Je dois la suivre en courant, en sautant, et sans me faire voir. Mais j'y arrive, car je suis le meilleur, le plus fort, le plus rapide, le plus discret, le plus silencieux.

Je ne comprends plus mon ancienne femelle. Comme ses semblables, les autres faibles, son comportement m'échappe, il défie toute logique. Elle s'est rendue dans mon ancien chez moi, et j'ai senti de la tristesse, du désespoir, et de l'incompréhension. Je ne la comprends pas, mais je ressens ses émotions. Elle est tout pour moi, elle est ma déesse. Je suis responsable d'elle, c'est la seule chose dont je sois sûr.

La confrontation

Bien des lunes plus tard, une nuit, je sens autour d'elle un danger. Elle marche, seule, tranquillement, ne se doute pas qu'elle est en danger. Mais elle ne se doute pas non plus qu'elle ne risque rien, car je suis là. Je suis encore plus attentif, si c'est possible, et me rapproche d'elle tant que je peux.

Soudain quelques faibles apparaissent autour d'elle, la surprenant, puis provoquant en elle une peur qui m'atteint de plein fouet. Elle est surprise, mais pas moi : je savais qu'ils étaient là depuis longtemps. J'étais prêt. Je n'avais par contre pas prévu la terrible et incontrôlable fureur qui s'empare de moi. Je bondis. Elle est encore plus surprise par moi que par eux. Elle a encore plus peur de moi que d'eux ! Elle ne comprend pas que je suis là pour elle.

La menace n'est plus. J'ai fait d'une pierre deux coups, je n'aurais pas besoin de voler dans une boucherie ce soir. Je n'ai plus faim. Ma déesse est loin maintenant, mais je vais vite la rattraper. Je ne dois pas la laisser seule, sinon elle pourrait encore avoir affaire à de nouvelles menaces. Sans moi. C'est impensable. Je m'élance donc.

Une nouvelle existence

Voilà ce que sera désormais ma vie. C'est bien. J'ai oublié mon ancienne vie. J'aime ma déesse, je veille sur elle. En silence. En secret.

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jaguaar
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