
D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours vécu à cheval sur deux mondes. C'était pareil, je suppose, pour mon frère Jacky, ainsi que pour nos copains et copines, comme nous nés de parents haïtiens. Le jour, on allait et venait dans Montréal, entre le métro, l'école, les boutiques et fast-foods du centre-ville. Mais sitôt le seuil de la maison familiale franchi, on passait en quelque sorte dans un univers parallèle.
En ce qui me concerne, le passage m'était d'abord signalé par la voix de Locita. Du vestibule, j'entendais ma mère fredonner les airs de sa jeunesse sous les tropiques. À peine avais-je le temps de refermer la porte que déjà le fumet épicé du plat qui mijotait m'emplissait les narines. Le monde extérieur disparaissait alors dans une délicieuse bouffée parfumée au girofle, au thym, à l'ail et au piment fort.
Il n'en fallait pas plus pour me convaincre que j'étais de retour en Haïti, ne serait-ce qu'en rêve.
Pour tout dire, mes parents me faisaient penser à ces « bizango » dont parlaient les contes au son desquels ils me berçaient quand j'étais petite. Il s'agissait d'êtres surnaturels qui, le soir, sortaient de la peau humaine sous laquelle ils se cachaient durant la journée.
À l'heure du branle-bas qui précédait le départ vers le monde extérieur, tandis que Jacky et moi mangions nos céréales ou nos toasts, Herbert et Locita enfilaient leurs costumes de Nord-Américains typiques. J'avais l'impression qu'ils cessaient d'être mon père et ma mère pour devenir un ingénieur et une employée de banque en tout point identiques à leurs collègues de travail…
Dès qu'ils rentraient du boulot cependant, le tailleur seyant et le complet trois pièces ne tardaient pas à prendre le chemin de la penderie. Ils étaient alors remplacés par ces vêtements amples, légers et colorés qu'Herbert et Locita affectionnaient tant.
Leur métamorphose ne s'arrêtait pas là : le français qu'ils avaient utilisé toute la journée cédait la place au créole. C'était dans cette langue qu'ils s'adressaient à la parenté au téléphone et qu'ils plaisantaient avec la visite attablée autour d'une partie de cartes et de quelques grogs. C'était en créole aussi qu'ils s'indignaient des scandales rapportés dans les pages du journal Haïti-Observateur.
Enfin, c'était en créole qu'ils nous interpellaient, Jacky et moi, bien qu'il nous fût interdit d'en faire autant lorsque venait le temps de répondre.
Locita savait pertinemment qu'elle ne me dérangeait pas. Sandra me rendait visite dans le seul but de se rapprocher de Jacky auquel elle vouait un amour prétendument secret. Secret de Polichinelle, cela dit : la moitié du quartier était au courant, y compris mon père, ma mère et le principal intéressé qui s'en amusait beaucoup.
Non. Locita ne m'importunait pas le moins du monde.
N'empêche, j'ai affiché la mine agacée de celle qu'on arrache à une activité capitale. Question de principe.
Mieux vaut ne jamais laisser à vos parents l'impression que vous êtes vraiment disponible, sinon ils se sentiront autorisés à abuser de votre temps.
L'une derrière l'autre, Locita et moi avions traversé le salon où mon frère, avachi sur le sofa, se bidonnait devant une émission comique sur une chaîne américaine.
— Jacques Bastide, je t'ai déjà dit de ne pas mettre tes pieds sur mes meubles, a dit Locita, sans même s'arrêter pour s'assurer que mon frère l'écoutait.
Dans la cuisine, mon père était attablé avec un lointain cousin à lui, Claude-Henri, que Jacky et moi appelions tonton Clo, même s'il n'était pas un oncle. Ils sirotaient un verre de lait frappé à la goyave que Locita avait préparé.
— Ah, Leila, te voilà. Assieds-toi donc, a dit Herbert avec une cordialité qui m'a semblé louche. Tu te souviens de tonton Clo ?
J'ai salué, mais je suis restée debout. J'espérais leur montrer par là que je n'avais pas envie de passer la soirée.
— Bon, qu'est-ce qu'il y a ? me suis-je impatientée.
— C'est au sujet de Grannie Irma, a fini par lâcher mon père.