
Il fait froid. La nuit est sombre. Mille échos soufflent dans mes oreilles. Je pense, sans savoir vraiment pourquoi. Je ne vois plus le sol, je ne vois plus les arbres, ni même l'horizon.
Je suis assis sur une branche et une silhouette mystérieuse me parle. Sa voix est froide, enivrante, presque hypnotique. Elle me dit :
« La nuit bientôt tombera sur tes yeux, le silence accablera tes oreilles et la solitude te tuera. »
Et elle répète encore et encore jusqu'à ce que je sursaute et tombe de l'arbre. J'ouvre les yeux.
Voilà que Mah tape à ma porte pour me réveiller. Il est 6h30 et, comme tous les matins, je me lève, m'habille rapidement et pars sans un mot pour la boulangerie. Là, Natthy, de son sourire, m'enchante et je repars avec ma baguette chez moi, avec ce sourire béat qui m'est propre. De retour dans le salon, mes deux petits frères, Léo et Tom, se battent gentiment comme à leur habitude. Je me mets à table comme chaque matin, car chez nous chaque journée se passe de la même façon et jamais rien ne change.
Cependant, ce matin, Leïla n'est pas descendue. Bizarre. Leïla est mon aînée de deux ans. Pendant longtemps, nous nous sommes disputés pour un oui ou pour un non, mais depuis quelque temps — depuis le divorce, plus exactement — nous sommes devenus très proches et passons le plus clair de notre temps ensemble à parler de notre avenir sans Papa.
Inquiet, je monte les marches deux par deux jusqu'à sa chambre. Enfin arrivé, je tape à la porte. Pas de réponse. Je commence à taper plus fort, à crier. Pas de réponse. Jamais je n'aurais osé, par respect, mais j'ouvre la porte et là, je la vois endormie sur ses draps blancs, le visage serein. Un beau sourire éclaire son visage, elle paraît plus heureuse qu'elle ne l'a jamais été. Pourtant, j'ai peur. J'appelle Mah qui monte et, voyant le corps éteint de Leïla, pousse un long cri. En quelques secondes, des larmes coulent le long de son visage. Elle me regarde et, paniquant, me demande de téléphoner tout de suite aux urgences.
Quelques minutes plus tard, la sirène retentit dans la rue. Les voisins, affolés, sortent sur le pas de la porte pour savoir ce qui se passe. Tout va très vite. Mah part avec les médecins. Je veux y aller aussi, on me dit non. Je crie, je suis perdu, j'ai peur.
Le camion s'en va, on peut encore entendre la sirène à quelques rues de là. Je me retourne pour rentrer dans la maison. Tom et Léo sont debout, côte à côte, silencieux, immobiles. Eux aussi ont peur. Leïla est, en quelque sorte pour eux, leur deuxième maman lorsque Mah travaille. Mah travaille depuis que Papa est parti. Elle est serveuse et travaille tard le soir.

Aujourd'hui, les jumeaux ne veulent pas aller à l'école. Aujourd'hui n'est pas un beau jour, alors je les laisse. Je sais qu'ils ne seront pas bruyants. Ils partent dans le salon, me laissant seul dans la cuisine.
On sonne à la porte. Natthy, inquiète, est passée voir ce qui se passait. Quand on est la fille du boulanger, on sait toujours ce qui se passe. Je raconte que Leïla ne s'est pas réveillée et qu'on ne sait rien de plus.
La journée passe lentement. Souvent, les garçons viennent me voir et me posent toutes sortes de questions :
« Quand est-ce que Leïla revient ? »
« Qu'est-ce qui se passe quand on meurt ? »
« Pourquoi t'as peur ? »
Je ne peux pas leur répondre et cela m'effraye encore plus.
Un bruit de voiture dehors me fait sursauter. Je cours à la fenêtre, mais ce n'est que la mère de Natthy qui vient chercher les jumeaux et déposer Natthy, car ce soir Mah reste à l'hôpital pour s'occuper de Leïla.
Avec Natthy, on commande deux pizzas et, assis devant la télé éteinte, on ne se parle pas. Je sens qu'elle est gênée par mon silence et mon inquiétude, mais je ne peux pas parler. Cela me demande trop de force. Je lui montre la chambre d'amis, débarrasse la table du salon et pars me coucher sans un mot.
Une fois couché dans mon lit, je me rends compte à quel point mon attitude est bizarre. Habituellement, si Natthy était venue à la maison, j'aurais tout fait pour me montrer intéressant et sympathique. Mais non, pas aujourd'hui. Le chagrin fatigue et mes paupières tombent. Je dors.

Le soleil illumine mon visage. J'ouvre les yeux. Le réveil indique 10h. Ce matin, je n'ai pas été chercher le pain, personne n'est réuni autour de la table et l'euphorie familiale est absente.
Ces pensées m'attristent dès le matin. Je me lève, marche difficilement jusqu'au téléphone, mais avant d'avoir pu composer le moindre numéro, la sonnerie retentit. Je décroche.
Des pleurs, une voix, des murmures :
« C'est fini. Elle... elle... est... par... partie. »
Je ne sens plus mon corps. Le combiné touche le carrelage dans un bruit sourd. Natthy sort de la salle de bain, regarde mon visage et, sans un mot, me serre dans ses bras. Je ne bouge plus. Je suis seul. Je ne pense plus.
Elle est morte.
Je revois son doux sourire. Elle est partie heureuse. C'est ce que je leur dirai.
L'écho est là. Il me poursuit. Il crie toujours. Ma tête me fait mal. Je tombe. Mes yeux ne voient plus que la nuit, je n'entends plus que le silence. Je suis seul.