
Comment le projet des Ours de Grisolles a-t-il démarré ?
Lorsqu'on gère un club de judo dans une petite ville d'à peine 3 500 habitants, que la municipalité préfère aider d'autres sports plus médiatiques, qu'il faut trouver des soutiens bénévoles pour faire les petits travaux, ou qu'il faut acheter avec ses propres sous les tatamis, il est difficile pour ce club et pour cet entraîneur de joindre les deux bouts tous les jours. Alors, avec quelques autres personnes qui croyaient en lui, ils partirent en quête de sponsoring. Beaucoup furent séduits par ce projet peu commun. Il commença alors à en parler à ses judokas, ce qui éveilla dans leurs yeux une étincelle de rêve. Voilà, cela aurait été trop beau ; malheureusement, les sponsors le lâchèrent un à un et un individu sans scrupule déroba l'argent qui avait été récolté auparavant.

Le périple vers Bruxelles et les premiers combats
Ainsi, un vendredi soir, ils partirent : 14 judokas, leur maître, plus quelques supporters ou encore chauffeurs bénévoles, ou même les deux à la fois. Ils roulèrent toute la nuit et ne parvinrent à destination que le samedi vers 5 heures du matin. Fourbus, ils prirent quelques heures de repos devant le dojo. Au matin, lorsque les premiers organisateurs arrivèrent, ils les trouvèrent là, les traits tirés, et l'on put lire sur leurs lèvres un petit sourire ironique et moqueur. Mais il fallait davantage pour ébranler les vaillants, qui trouvèrent vite leur hargne et leur volonté de gagner.

Le lendemain, les trois judokas de moins de 23 ans, Momo, Jean-Christophe et Ludovic, terminèrent au pied du podium avec une belle 5e place chacun. Puis vint le tour des minimes : Grégory et Alexis remportèrent tous leurs combats par Ippon et terminèrent 1er. Philippe, quant à lui, gagna une belle médaille de bronze.
Le professeur était donc comblé : 10 médailles sur 14 combattants, dont 7 avec le métal le plus précieux, bien loin des pronostics qui disaient qu'il n'y aurait que deux médailles.
L'exploit du professeur sur les tatamis
Mais si tout en était resté là, peut-être n'auriez-vous jamais entendu parler de cet exploit. Seulement voilà, le professeur, dans un autre excès de folie, s'était lui aussi engagé dans la compétition, tout comme plus de 300 judokas de l'Europe entière. L'angoisse le tenaillait : comment pourrait-il se montrer digne du magnifique palmarès de ses élèves ?
L'attente dura jusqu'à 16 heures environ. Les plus jeunes judokas restèrent durant près de 6 heures au bord du tatami, caméra au poing, en attendant un exploit de leur idole, qu'ils n'avaient jamais vue combattre en compétition officielle pour la plupart. Le professeur s'angoissait ; lui qui avait remporté de prestigieux tournois internationaux, comme celui de Paris, craignait maintenant de voir pâlir le respect que ses plus jeunes élèves avaient pour lui.
Blessure et victoire : une volonté de fer
Aussi, lorsque le premier combat s'engagea, il se livra sans retenue dans un magnifique judo d'attaque, qui enthousiasma tous les spectateurs. Mais moins d'une minute après le début du combat, luttant au sol avec son adversaire, il se luxa l'épaule gauche, réveillant une ancienne blessure qui paralysait quasiment son bras et lui arrachait un rictus de souffrance à chaque sollicitation. Fallait-il abandonner et décevoir la longue attente de tous ses jeunes supporters qui ne l'avaient pas déçu ? Faisant appel à tout son courage et à toute sa volonté, porté par les clameurs de ses fans, de tous les accompagnateurs et sous le regard médusé du public, rapidement conquis à sa cause, il reprit le combat et le gagna par Ippon.
Mais lorsque les muscles se refroidirent à l'attente du second combat, la douleur devint de plus en plus lancinante, le handicapant davantage. S'il avait combattu pour lui, il aurait certainement abandonné là. Oui mais voilà, ses jeunes élèves attendaient toujours sur le bord un nouvel exploit de leur maître, de leur plus grand héros. Il repartit alors au combat, poussé par la ferveur de ses supporters, usant de technique plutôt que de force, se servant du bras droit pour pallier la défaillance du gauche. Qu'importait que l'adversaire d'en face soit le champion de Belgique en personne : il lui fallait remporter la victoire pour eux, pour le bonheur qu'ils lui avaient donné. C'était un juste retour des choses... En rajoutant la manière, il le vainquit par Ippon.
Une finale mémorable à Bruxelles

Ce jour-là, ce dimanche 16 avril 2006, jour de Pâques, lorsqu'ils comptèrent les médailles gagnées par ces 15 judokas — 8 en or, 2 en argent et une en bronze —, les regards de la foule massée dans le dojo, ceux de tous les organisateurs et compétiteurs, ne furent plus les mêmes. On pouvait y lire désormais du respect.