
Seule, posée sur une fleur au parfum si doux, une Éternelle pleurait dans son petit cocon. Il était si clos que je n'y apercevais que la pointe de ses ailes d'un bleu si tendre que même le ciel n'osait pas se montrer. Je m'approchai d'elle en essayant de faire le moins de bruit possible. J'entendais sa petite voix qui appelait au secours.
La petite Éternelle parlait toute seule. J'ai pu entendre ceci : « Pourquoi sont-ils tous comme cela avec moi... Pourquoi ne veulent-ils pas de moi ? » Je suis resté un instant à l'écouter pleurer. D'une voix douce, je lui dis : « Petite Éternelle, pourquoi es-tu comme ça ? » Tout à coup, elle sursauta, puis se referma sur elle-même encore plus profondément que la première fois.
Je lui dis qu'elle ne devait pas avoir peur, que je ne lui voulais aucun mal. Elle ne voulait pas me répondre, peut-être parce que moi, je suis un Manoï. Nos deux peuples se haïssent depuis si longtemps que le plus vieux des anciens de mon peuple ne connaît pas les causes de leur haine.
Notre monde est tellement triste que le jour ressemble à la nuit, que les arbres ont toujours leurs feuilles mortes. Il ne fait jamais jour sauf le treizième dimanche de chaque année.
La petite Éternelle ne voulait toujours pas répondre. Je voulais vraiment lui parler car je trouvais ça vraiment dommage que nos deux peuples se haïssent depuis tant d'années sans aucune raison. Je m'approchai d'elle et la pris dans ma petite main pour essayer de la consoler.
La petite Éternelle criait pour appeler au secours, mais personne ne nous entendait. Je lui dis de ne pas crier et de ne pas avoir peur, mais en vain : elle ne voulait toujours pas cesser de crier. Je lui dis que je m'appelais Olony et que j'étais là pour l'aider à ne plus être triste. Mais si elle ne voulait pas m'écouter, je ne pourrais pas l'aider.
Elle me dit :
- « C'est vrai, tu ne veux pas me faire du mal ? »
- « Mais non, je voudrais seulement comprendre pourquoi tu pleures et t'aider à te sentir mieux. »
- « D'accord, moi c'est Alya. Je voudrais devenir ton amie, je n'en ai pas beaucoup, à vrai dire, aucune. »
- « Alors, pourquoi es-tu si malheureuse ? »
- « Les enfants de mon peuple me rejettent car je n'ai plus de parents, et ils disent que je ne dois pas les approcher car je porte malheur. »
- « Mais ne t'en fais pas, je suis sûr que ça peut s'arranger. Si tu veux, je peux aller leur parler ? »
- « Tu es fou ? Les gardes ne voudront jamais laisser entrer un Manoï... Oups, désolée, je ne voulais pas dire ça... »
- « Ce n'est rien, je comprends. Mais si je leur écris une lettre, tu pourras la leur transmettre comme ça ils comprendront peut-être que tu n'es pas si bizarre qu'ils le pensent. »
- « D'accord, mais alors je t'aide à écrire la lettre. »
Je fis apparaître une feuille et un porte-plume. Alya était étonnée de voir que je pouvais faire apparaître ce que je voulais, quand je voulais. Nous avons commencé à écrire. Alya savait tout juste lire, mais elle comprenait ce que j'écrivais.
Dans cette lettre, Alya voulait parler de ses problèmes, ceux qu'elle avait depuis que ses parents étaient morts. J'ai appris plein de choses sur elle. J'avais envie d'en savoir davantage sur elle et son peuple qui, malgré tout, n'était pas si différent du mien.
Nous avons bavardé pendant des heures sur tout ce qui nous venait à l'esprit. Nous avions déjà passé une bonne partie de l'après-midi ensemble à rigoler, à parler. En fin de compte, Alya était contente de me connaître. Elle me dit que personne ne lui avait donné tant de joie depuis longtemps. Elle souhaitait me revoir le lendemain pour me dire ce qu'avaient dit les autres Éternelles sur la lettre qu'elle allait leur donner.
Je devais rentrer chez moi, mes parents m'attendaient. Je ne voulais pas leur parler d'Alya car ils m'auraient dit que je ne devais surtout pas parler aux Éternelles. Je leur ai dit que j'étais allé me promener en forêt et que j'avais rencontré une famille de hérissons avec qui j'avais joué pendant des heures.
Le lendemain : une inquiétude grandissante
Le lendemain matin, je suis sorti de chez moi pour aller retrouver Alya. En vain, je ne l'ai vue nulle part. Peut-être s'était-elle fait prendre par des gardes ou par des gens de son peuple qui nous auraient vus nous parler. Je ne sais pas, mais en tout cas, je commençais à m'inquiéter. Je ne voulais pas m'approcher trop près de son peuple par crainte de me faire prendre.
Seul, trop seul, j'attendais le moment de la revoir, d'entrer en osmose avec nos deux âmes, de nous comprendre et de pouvoir tenter un défi auquel jamais rêvé la nuit...
Ce rêve, je l'ai imaginé tout seul. J'aimerais tellement qu'il puisse se réaliser...
Je vis une ombre approcher. C'était elle ! J'étais soulagé de voir qu'il ne lui était rien arrivé comme je l'avais imaginé. Je lui demandai pourquoi elle n'était pas arrivée plus tôt. Elle me dit qu'elle était avec ses amis.
- « Tes amis ? »
- « Oui, ceux qui ne voulaient plus me parler. Je leur ai montré la lettre que tu as écrite et ils m'ont dit qu'ils voulaient que l'on soit amis ! Alors ce matin, je suis allée les voir pour leur dire que je partais faire une promenade dans la forêt. »
- « Je suis content pour toi ! Cette nuit, j'ai rêvé que nous avions réussi à reformer nos deux peuples en un seul. Tu ne trouves pas ça formidable ? »
- « Oh, quelle bonne idée ! J'aimerais tellement moi aussi. Si tu veux, nous pouvons essayer de chercher des traces de nos deux peuples. »
- « D'accord, je serais trop émerveillé à l'idée d'apprendre des choses cachées ! »
J'étais content à l'idée de partir pour apprendre des choses sur nos peuples qui ne sont pourtant pas si différents.
- « J'ai entendu parler d'une grotte où il y avait des parchemins et toutes sortes de choses qui ne devraient jamais être dévoilées. Je ne sais pas très bien où cela se situe, mais je peux me renseigner si tu veux. »
- « Ok, mais fais attention à ne pas en dire trop, cela pourrait éveiller les soupçons. »
- « D'accord, je te dirai ça demain. »
Je devais déjà rentrer chez moi.
À la recherche de la vérité sur nos peuples
Le lendemain, nous nous sommes donné rendez-vous près de la fontaine, comme le premier jour. Il était onze heures dix-sept lorsque je suis arrivé. Elle est arrivée deux minutes après moi. Elle était avec quelqu'un. C'était une autre Éternelle.
Elle m'a dit que c'était sa meilleure amie. Je lui avais pourtant bien dit de ne pas en parler. Ça fait une bouche en trop qui peut désormais tout dévoiler.
Alya avait réussi à trouver le plan dans la maison du grand prêtre. Nous devions faire vite avant qu'il ne le découvre...
Alya, sa nouvelle amie et moi partions pour un voyage dont nous ne reviendrions peut-être jamais si nous faisions une mauvaise rencontre. Nous ne savions pas quand nous allions rentrer, mais je me demandais si nous serions chez nous le soir. Pas la peine de me faire un sang d'encre, mais quand même ! On ne part pas tous les jours sur les traces de nos ancêtres !
Nous avions notre petit bout de carte et une boussole pour seule aide. Nous devions nous débrouiller avec les moyens du bord. Sur la carte était inscrit un emplacement sous la mer des nuages. Personne n'est jamais revenu de cette « mer des nuages ».
Nous avons hésité un long moment sur la décision à prendre et nous nous sommes dit que si nous voulions reformer nos peuples, il fallait prendre des risques.
La grotte mystérieuse et ses secrets
Nous sommes arrivés près d'une grotte où était inscrit sur le mur : « Detras gry otyr ». Nous ne comprenions pas cette phrase. Pe-être était-ce un sort pour ceux qui s'aventuraient dans cette grotte. Enfin, il ne valait mieux pas trop traîner par ici !
Nous sommes entrés dans cet endroit noir, où l'on entendait les gouttes d'eau tomber par terre. Nous avons allumé une torche et nous avancions à petits pas. L'amie d'Alya avait peur. Mais si elle n'était pas venue avec nous, tant pis ! Quelle idée ! Nous ne ferions pas demi-tour juste pour elle !
Tout à coup, nous avons aperçu une lumière bleutée au loin, au fond d'une grande pièce. Nous nous approchions pour voir ce que c'était. Devant l'entrée, nous avons vu une personne. On ne distinguait pas vraiment si c'était un homme ou une femme, ou s'il ou elle appartenait au peuple des Manoïs ou des Éternelles. En tout cas, on se demandait bien comment on pouvait vivre ici !
Alya voulait savoir de qui il s'agissait, alors elle prit le courage d'entrer dans la pièce. Lorsqu'elle entra, la personne inconnue se retourna comme si elle avait senti la présence d'un être derrière elle.
Elle dit d'une voix rauque :
- « Qui êtes-vous ? Pourquoi vous êtes-vous donné la permission d'entrer ici ? »
- « Je suis une Éternelle et j'aimerais savoir pourquoi les deux peuples qui sont là-haut se haïssent depuis tant de siècles ? »
- « Oh, c'est une bien longue histoire, tu sais. Allez, entre, viens t'asseoir et dis à tes amis de te rejoindre, je vous ai vus entrer dans la grotte tout à l'heure. »
Nous sommes entrés et nous avons rejoint Alya. C'était un homme qui était dressé devant nous, il avait une grande et longue cape noire. Il ne m'inspirait pas confiance.
L'homme disait qu'il était envoyé par un dieu pour permettre aux deux peuples de se réentendre. Je ne sais pas si ce qu'il disait était la vérité, mais c'est une drôle de coïncidence.
L'origine de la haine entre les Manoïs et les Éternelles
Je lui dis :
- « Nous cherchons des traces de nos ancêtres pour pouvoir, comme vous, remettre de l'ordre dans nos peuples. »
- « Vos deux peuples se haïssent depuis dix siècles. Cette histoire a commencé à cause de la princesse Laïma du peuple des Éternelles qui s'est mariée avec un Manoï qui n'était qu'un ouvrier. Cette histoire n'a pas plu au prince des Manoïs qui devait épouser Laïma. Depuis, les deux peuples ne peuvent plus s'entendre à cause d'une princesse et d'un ouvrier. »
- « Justement, nous voudrions les aider à se réentendre », ajouta Alya.
- « Tu sais, on ne peut pas remonter le temps pour y changer l'avenir. Et peut-être que cette histoire n'est pas à l'origine de tout ça », dit l'homme.
- « Mais si nous organisions une rencontre avec nos deux peuples ? » dit l'amie d'Alya.
- « Oui, mais comment les réunir sans qu'ils se doutent que c'est pour y rencontrer leurs ennemis ? » ajoutai-je.
- « Nous pourrions organiser une soirée dansante où nous devrions tous nous déguiser, comme cela on ne pourrait pas se reconnaître. »
Alya venait d'avoir une très bonne idée. Maintenant, il suffisait d'organiser la soirée sans que les deux peuples se doutent de quelque chose. J'avais déjà une idée sur l'endroit où nous pourrions l'organiser : près de la fontaine. C'est là que j'y ai rencontré Alya. Peut-être est-ce un lieu magique.
Nous sommes repartis de la grotte en remerciant l'homme qui me paraissait toujours bizarre.
La grande soirée du siècle
Alya était partie pour écrire des annonces pour la soirée. Le lendemain, Alya avait plein de feuilles avec écrit en titre : « Grande soirée du siècle, venez nombreux et tous déguisés. »
Alya avait bien réussi. D'ailleurs, je me demandais comment elle avait fait pour écrire car elle ne savait pas. Peut-être était-ce son amie. Alya voulait afficher des affiches sur tous les arbres du royaume de son peuple. Moi, je vais en faire autant.
Le soir même, des centaines d'affiches étaient collées sur tous les arbres. Nous n'avions plus qu'à espérer que beaucoup de monde allaient répondre à cette invitation.
Un vieux de mon peuple est venu me voir pour me demander qui avait eu cette idée si formidable. Apparemment, on était sur un bon chemin.
Le soir de la fête, nous étions déguisés, Alya et moi. Elle était déguisée en sorcière et moi en éléphant. Nous attendions les invités. Il était dix-huit heures lorsque les premiers invités sont arrivés.
Ils ne se doutaient de rien, heureusement. La soirée avait l'air de bien fonctionner, sauf à l'arrivée d'un Éternelle qui ne s'était pas déguisé. Alya et moi commencions à paniquer. Nous ne voulions pas que tous nos efforts s'écroulent le soir de la fête du siècle.
Alya est allée voir l'Éternelle qui n'était pas déguisé et lui a dit de se transformer en tortue. Les Éternelles peuvent se transformer comme elles veulent. La soirée avait bien débuté, personne ne se doutait de rien.
Nous avions décidé de dire la vérité à minuit. Alya s'amusait comme une folle sur la piste de danse avec un Manoï. Tout le monde était joyeux. Notre soirée avait bien l'air de plaire.
Minuit approchait et nous devions nous dépêcher pour mettre tout en place. Nous avions prévu un micro avec des enceintes qui flottaient dans les airs et un projecteur qui éclairerait la foule lors de la révélation.
La révélation et la réconciliation des deux peuples
Il était minuit. Alya arrêtait la musique. La foule s'est écriée : « La musique, la musique !!! »
Je pris le micro :
- « Écoutez-moi, je suis Olony, je suis un Manoï. »
Dans la foule, on entendait des gens qui criaient : « Un imposteur ! On a été piégés ! »
- « Non, vous n'avez pas été piégés. Ici se trouve le peuple des Éternelles et celui des Manoïs. Nous avons organisé cette soirée avec mon amie Alya qui fait partie du peuple des Éternelles, car nous voulions vous montrer que vous pouviez vous amuser et bien vous entendre avec le peuple opposé. Apparemment, vous pouvez. Donc les deux peuples ne sont pas si différents que ça. Vous pouvez tous enlever vos déguisements, s'il vous plaît. »
Les deux peuples se découvraient ensemble, à côté l'un de l'autre. Ils n'en revenaient pas.
- « Vous voyez que je ne vous ai pas menti. On peut très bien s'amuser avec quelqu'un que l'on n'aime pas. Vous ne savez même pas les raisons de votre haine pour l'autre peuple. »
Les deux peuples se sont unis pour ne former désormais qu'un seul peuple.
Épilogue : la leçon de l'histoire
Rien ne sert d'avoir de la haine pour quelqu'un que l'on ne connaît pas si l'on ne connaît pas les causes.
Les Éternelles et les Manoïs ne formaient plus qu'un seul peuple qu'ils avaient décidé d'appeler les « Revivants ». Alya et moi sommes les dirigeants de notre peuple qui désormais nous acclame lorsqu'il nous aperçoit.