
On était dans le grand jardin, derrière la maison. Les parents, toujours à table, discutaient de choses et d'autres, autour d'un café. Mon petit frère dormait dans les bras de ma mère, la cheminée les réchauffait tous.
Nous, dans le jardin, entre les restes de neige entassés et la terre gelée d'où sortaient difficilement quelques misérables brins d'herbe, on jouait.
Ils avaient un grand jardin, mes cousins. Il y avait mon grand frère Antoine, 10 ans ; moi, j'avais six ans ; mes quatre cousins : Fefferson, qu'on appelait tout le temps « La puce » à cause de son petit gabarit, avait 9 ans. Les trois autres étaient de la même famille : Jérémy, 8 ans, et les jumeaux, Thomas et Pacôme, 7 ans et demi.
Une cabane et un grenier secret
Il y avait une cabane en bois, un grenier rempli de toiles d'araignées, où on n'avait pas le droit d'aller, mais on ne se gênait pas, à cause de la collection de pin's qu'il y avait et dont on raffolait.
Comme il y avait une majorité de garçons, on a joué aux voleurs et aux policiers. La puce était policier, comme toujours. Plus tard, il voulait être policier, d'ailleurs, pour mettre les méchants en prison.
Moi, j'étais une voleuse avec les autres. Il fallait aller voler la collection de pin's et descendre très vite les escaliers du grenier avant de se faire tirer dessus par la puce, le policier, qui d'un bout de bâton s'était fait une arme.
Au bout d'un bon moment de course, on est tous allés dans la cabane en bois, notre repère, pour discuter. La puce nous vantait les honneurs de la police.
Il nous regarda tous d'un air sérieux et nous dit :
« Moi, mon père il en a une, d'arme, une vraie. »
« Menteur », lui dit mon frère.
« Tu me crois pas ? » répondit celui-ci, piqué à vif.
« Pfff », répondit mon frère d'un air désintéressé, « on l'a jamais vu, nous, en tout cas. »
La puce nous regarda tous d'un air interrogateur, pour savoir si on le croyait ou pas. Moi, je m'en fichais, je voulais rentrer pour boire un chocolat chaud devant la cheminée.
Alors, vexé, la puce se releva d'un bond et nous lança en partant :
« Vous allez voir, si je suis un menteur. »
On savait qu'il allait faire une bêtise, mais on ne savait pas à quel point.
Quand le jeu d'enfants tourne au drame
Il revint quelques minutes plus tard, avec une carabine. Fier comme Artaban, il nous regardait de haut.
« Alors ? Qui avait raison ? »
« Fais voir ! » demanda l'un des jumeaux, mais la puce ne voulut sous aucun prétexte prêter son arme. Il décida qu'on allait rejouer, puisque cette fois il était vraiment armé.
Tout le monde se leva, très excité par ce nouvel aspect du jeu. On ne se rendait pas compte. À quelques mètres de nous, les parents discutaient toujours, ils ne savaient pas ce qui se passait.
On a tous couru dans tous les sens, pour échapper au policier. On ne voulait pas le dire, mais cette arme nous faisait quand même un peu peur. Lui, il riait, il devait se figurer, dans sa caboche innocente, qu'il était grand, qu'il était puissant.
Je courais pour rentrer dans la maison, j'en avais marre, j'avais le bout des doigts gelé, et mon écharpe ne voulait pas rester en place, en plus elle me piquait le cou.
À mi-chemin, un énorme bruit fit s'envoler les derniers oiseaux des arbres. Je me suis arrêtée quelques secondes, puis j'ai continué à courir vers la maison. J'ai vu les parents venir vers moi en courant, l'air affolé, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte.
Ils se sont arrêtés à ma hauteur, mon père m'a secouée comme un fou :
« C'était quoi, ce bruit ? Réponds ! »
Je ne savais pas quoi dire, je n'en savais rien, moi, et puis c'était pas de ma faute. J'ai répondu naïvement :
« Je voulais rentrer parce que j'ai froid. »
Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça, je ne savais pas quoi dire.
Le traumatisme vu par une enfant
Ils sont repartis en courant, je les ai regardés sans bouger. Ils se sont arrêtés près d'un buisson. Il y a eu des hurlements, la mère de la puce est tombée, le père de la puce s'est mis par terre et a crié : « Oh mon dieu, non, pas ça, pas ça ! »
Je ne comprenais rien, qu'est-ce qui se passait ? J'ai décidé d'aller voir. Ma mère était allée appeler les secours, et mon père aidait les parents à se relever, mes autres cousins et mon frère étaient aussi autour du buisson.
Je m'approche, je me hisse sur la pointe des pieds. Je vois les chaussures de la puce, sauf qu'elles ne sont plus blanches, elles sont rouges et elles dégoulinent. Il les a salies, il va sans doute se faire gronder, je pense.
Plus haut il y a sa tête, elle est déformée, il regarde vers sa droite, mais il ne bouge pas du tout. Il y a du sang partout. Pourquoi il ne pleure pas ?
On me dit : « Ne regarde pas, rentre à l'intérieur. » Il y a des pompiers, on me fait rentrer. Mais je regarde quand même par la fenêtre. Ils téléphonent, ils pleurent, il y a du monde partout, il y a même des voisins. Je me dis que c'est comme à Noël, quand tout le monde vient faire la fête à la maison, sauf que là, personne ne rigole.
Nous, personne ne s'occupe de nous, mais on ne fait pas de bêtises, on n'ose même pas se regarder les uns les autres. Je suis collée à la fenêtre, il y a du givre, je trace un bonhomme.
Ils ont mis la puce dans un sac, avec une fermeture éclair, sans doute pour pas qu'il ait froid, et puis ils l'ont emmené dans l'ambulance.
L'intervention des policiers
La voisine nous a appelés dans la cuisine, il y avait des policiers, et on a cru qu'ils allaient nous mettre en prison. Mais ils ont dit que non, ils voulaient juste savoir ce qui s'était passé. Les jumeaux ont baissé les yeux et n'ont rien dit.
Mon grand frère a dit qu'on jouait et puis tout à coup on a entendu « Boum ! ».
« Et d'où il venait, ce bruit ? » nous demande un policier. Il a l'air gentil, il a le nez et les joues rouges à cause du froid, et il se met à genoux pour être à ma hauteur.
« Tu me racontes, toi ? »
Je lui dis tout, que la puce (il sourit quand je dis ce nom) a piqué l'arme de son père pour être policier comme lui quand il serait grand.
Le policier me passe la main dans les cheveux, me dit « merci », je ne sais pas pourquoi. Il va dans la pièce à côté et dit des choses aux parents de la puce, qui pleurent toujours.
Une famille changée à jamais
C'est en revivant des centaines de fois ces scènes dans ma tête que j'ai finalement compris ce qui s'était passé. La puce a tiré sans le vouloir, sur lui-même. Il ne reste de lui que de belles photos.
C'est un souvenir vague et étrange. À l'approche des fêtes, quand je me promène dans ce jardin, entre la neige et la terre gelée, je nous revois, courant, criant, jouant. Après ce jour, on n'a plus été les mêmes, les parents étaient toujours tristes. Ils nous laissaient même plus tous seuls à jouer dehors comme avant. Là où la puce est mort, les parents ont mis un bouquet de fleurs, qui fanent très vite.
Maman a dit qu'il était allé au ciel, avec tous les gens qui meurent, qu'il était bien là-haut, qu'il n'avait pas mal, et que sans doute il nous regardait en pensant qu'on ne devait pas être trop tristes. Alors moi je lui ai dit : « Pourquoi vous êtes toujours tristes alors ? »
Elle n'a rien dit. Des fois, pendant le repas de Noël, les parents de la puce regardent dehors sans rien dire, je ne sais pas ce qu'ils voient. Moi, quand j'y repense, je revois une chose : les baskets rouges.
Je réponds aux futures questions : c'est fictif, rien de tout cela ne m'est arrivé, c'est ma mère qui a perdu un cousin de cette façon, mais dans des circonstances totalement différentes.