
Ce texte a été inspiré par :
- une chanson éponyme des Sages Poètes de la Rue
- un manga : Gunnm
- le métro de Paris et le RER
Le silence du train de minuit
Ligne 9, direction la Plate-forme. Dehors, le jour est loin d'être levé. 4 heures du matin, le Soleil n'est pas pressé. Dans le train, des gens de toutes origines ; des Blancs, des Noirs, mais peu importe.
Certains finissent leur soirée, d'autres commencent leur journée ; les autres ne sont pas sûrs. Une chose est certaine : tous sont fatigués.
Le silence est omniprésent, un lourd silence rempli de souffrance. Par la vitre, le décor défile, lentement, si lentement qu'on finirait par penser que le conducteur s'est endormi. Mais le train avance pourtant, et amènera tôt ou tard ses passagers à destination. Tard. Plutôt très tard. Le train ne cesse de faire le tour de cet immense cylindre, qui s'élève doucement vers la Plate-forme.
La ville endormie sous la Plate-forme
En dessous, on peut voir la surface, une ville entière, triste, terne, à mi-chemin entre le ghetto et la décharge. Des immeubles, des routes, des gratte-ciel parfois, tous en ruines, fissurés, malades. Mais tous se tiennent, aucun ne s'effondre. Par quel miracle ? À cette échelle, on ne peut y distinguer les gens, sur les trottoirs, dans les magasins, et le tout ressemble à un vaste tableau figé. On dirait que la peinture coule.
Au-dessus se tient la Plate-forme, gigantesque, supportée par cinq piliers, impossibles à plier, plus un sixième, au centre, parcouru par le train. Pour les riches, la Plate-forme, c'est le sol. Pour les pauvres, c'est un plafond, proche mais inaccessible. Si proche qu'il coupe la ville des rayons du Soleil. Avec de la chance, on peut tout de même l'apercevoir brièvement, entre deux buildings, entre la surface et la Plate-forme, à l'aube ou au crépuscule.
Encore au-dessus, la Plate-forme doit être magnifique, mais cela ne fait pas partie de l'histoire. L'intérêt, s'il y en a un, c'est bien ce train, qui tourne, tourne à n'en plus finir.
Les passagers : portraits dans la nuit
À l'intérieur, peu de gens se parlent. Il y a bien cette femme, là-bas, qui discute avec son enfant. Mais elle est étrangère, et elle ne sait pas encore qu'ici, on ne parle pas. Pourquoi ? Nul ne le sait. Chacun fait son chemin, sans rien demander à personne.
Bercé par le bruit des rails, caressé par l'air frais qui s'immisce dans le wagon par une fenêtre entrouverte, ou bien irrité par ces quelques sons passés en boucle à l'infini, chacun pense pour soi, étanche, impénétrable.
Certains sont accoudés sur le rebord d'une fenêtre, et regardent vaguement scintiller les lumières de la ville, les paupières lourdes. Ceux qui lisent sont téméraires, car la lumière, à l'intérieur du train, fait cruellement défaut. Un étudiant, qui a étalé son cours sur ses genoux, appréhende l'examen qui se rapproche. Quelques personnes se sont endormies ; elles rêvent peut-être de parler.
Les gens ne se connaissent pas ; ils ne cherchent pas à se connaître. Ils ne le veulent pas, en fait. Il y a pourtant ce jeune garçon, seul avec cette fille dans l'avant-dernier wagon. Il la regarde depuis un moment. Il aimerait se perdre dans ses cheveux emmêlés. La fille ne l'a même pas remarqué ; elle a le dos tourné. Il voudrait la toucher, rien qu'entendre sa voix, mais il n'ose rien tenter. C'est l'exception qui confirme la règle.
Pourquoi sont-ils là ? Peu importe ; ils sont là.
Un jeune gangster et un homme en costume
Pas très loin, dans le dernier wagon, il y a ce type, étalé sur quatre sièges, étendant ses jambes en prenant un maximum de place. Peut-être est-ce par provocation, peut-être est-ce simplement par habitude. Il ressemble à un jeune gangster. Pourquoi se rend-il à la Plate-forme ? Il le sait très bien. Nous n'avons pas besoin de le savoir.
Près de la vitre, là-bas, est sagement assis un homme, la trentaine, sa sacoche sur les genoux. Il doit bien gagner sa vie, à la vue du costume classe qu'il porte. À côté, une femme dort. Sûrement pas la sienne.
Un peu plus loin, quelqu'un a le regard vissé sur un panneau publicitaire accroché à une paroi, un peu voûté sur son siège. On ne peut pas dire grand-chose sur lui ; il semble encore plus inexpressif que les autres.
Enfin, dans le fond, avachi sur le sol sale, plus ou moins adossé contre le mur, dort un vieux clochard, barbe grisonnante, peau épaisse, endurcie par tant d'années passées dehors.
La mélancolie du guitariste
Mais que serait l'instant présent s'il n'y avait pas ce guitariste, appuyé contre la porte, jouant un air mélancolique ? Les bruits, à l'intérieur, à l'extérieur, semblent avoir été conçus selon les accords du musicien, et on a bien du mal à dissocier les différentes sources sonores. Mais pourquoi les séparer ? Non, ne changeons rien. Ce soir, il ne faut pas essayer, il faut seulement subir, se laisser guider. Ceux qui essaient de réfléchir abandonnent très vite, croulant sous le poids de cette ambiance si lourde. Bientôt ils se laissent envahir par la musique, par ces accords qui flottent dans l'espace, par ces bruits urbains, tout autour, par ce silence épais, rendant héroïque toute tentative de mouvement, par cette fatigue, omniprésente, et se retrouvent unis aux autres par la solitude collective.
Une solitude collective apaisante
Comme on est bien, finalement, dans le train de minuit. On n'a qu'à se laisser faire, il nous guide dans la nuit. Billet ou pas, noir ou pas, riche ou pas, gentil ou pas, le cerveau de chacun marche au pas, on se laisse faire, on ne pense pas.
Quelqu'un, qui n'a pas réussi à monter dans le train, regarde la scène depuis la surface. Que va-t-il se passer ? Le train va-t-il s'arrêter, dérailler, ou pire encore, s'écraser sur la ville ? Les gens vont-ils enfin communiquer ? Peut-être seront-ils poussés à le faire, par un changement de situation quelconque. Il faudrait que quelque chose d'inhabituel se produise...
Pour l'instant en tout cas, il ne se passe rien. Il ne peut rien se passer, la situation est trop bien installée. Le train est vieux, abîmé, mais tout comme les immeubles, ne s'effondrera pas. Le moteur ne lâchera pas, le conducteur ne s'évanouira pas, les rails sont continus et les cinq piliers sont assez solides pour supporter le poids d'une lune qui aurait pénétré l'atmosphère.
L'éphémère beauté de l'instant présent
Il ne se passera rien. Quand le train aura suffisamment tourné, il déposera ses passagers et recommencera à tourner, chargé d'autres passagers.
Et pourtant la situation décrite ne se reproduira plus. Plus les mêmes gens, plus le même silence – peut-être la mécanique du train aura-t-elle été huilée, peut-être y aura-t-il deux ou trois enfants qui chahuteront –, plus le même moment, le temps avançant sans cesse.
Grâce à ces lignes, cette ambiance unique pourra être ressentie par tous ceux qui n'étaient pas en ce lieu, à ce moment précis. Nous aurons au moins ça en commun.