
Une relation paradoxale
Le timbre-poste ne jouit que si on lui lèche le dos. C'est une condition impérative, un rituel de séduction absolument nécessaire pour qu'il accepte l'accouplement. Sans cette salive initiale, aucune union n'est possible. Généralement, ce moment intense s'accompagne d'un vigoureux coup de poing appliqué sur la face du timbre. Loin d'être une agression, ce choc violent semble être l'apogée du plaisir pour notre petit personnage de papier. Il ne semble pas souffrir — tout au contraire — puisque ce coup ne fait qu'augmenter son adhérence à son partenaire, scellant leur destin commun.
Un amour indéfectible
Une fois l'union consommée, le lien devient extraordinairement résistant. Malgré les désordres du transport, les secousses du camion de La Poste ou la chaleur des boîtes aux lettres, le timbre-poste fait corps avec son partenaire. Ils ne forment plus qu'un, inséparables face à l'adversité du voyage. À tel point que si l'on veut les séparer, il faut leur jeter de l'eau bouillante. C'est une opération brutale, semblable à celle que l'on ferait à des chiens obscènes dont la copulation provoque la soudure momentanée, rappelant la difficulté de rompre de tels attachements passionnels.
La fin tragique du collectionneur
Pourtant, tout amour a une fin, et celle du timbre est particulièrement amère. Une fois détaché de sa chère enveloppe, il est voué à finir ses jours dans un album poussiéreux. Là, privé de mouvement et d'aventure, il est manipulé avec des pincettes comme un pestiféré. Il ne voit plus le monde, ne sent plus l'encre des bureaux de poste. Il est condamné à ne plus voyager, transformé en objet de spéculation statique, témoin muet d'une gloire passée.
La morale de l'histoire
Sans doute sont-ce les amours tumultueuses et finies du timbre-poste qui ont donné naissance à ce beau dicton, mi-sadique mi-voyeuriste :
« Faire l'amour, c'est un transport en commun. »
Une phrase qui résume à elle seule la philosophie de cette fable, où l'intimité la plus brute côtoie le service public.