
Le noir complet, la tête lourde et douloureuse, les jambes chancelantes — menaçant à chaque seconde de s'écrouler sur le sol de moquette — elle traverse cette chambre inconnue, se dirige vers une porte, entre dans une salle de bain et se regarde dans le miroir. Les cheveux en bataille, les yeux cernés, elle touche sa peau fragile et sale. Elle a mal partout. Apparemment, elle a la gueule de bois. Elle sent monter en elle des nausées insupportables ; les larmes vont et viennent comme des êtres vivants totalement indépendants, mais elle ne se souvient de rien. Absolument de rien. Son prénom, son âge, tout... Elle ne réalise rien, elle est horriblement fatiguée, mais elle ne le sent pas. Elle reste seulement devant ce miroir, face à son reflet, face à son passé...
Elle aperçoit une douche luxueuse dont les parois sont en mosaïque et, par instants, incrustées de pierres précieuses. Elle se dénude lentement, les courbatures extrêmement douloureuses l'empêchant de faire des gestes vifs. Elle fait couler l'eau sur son corps qu'elle ne reconnaît pas et l'eau chaude lui fait du bien. De longues blessures couvertes de sang sec s'étendent sur ses jambes et sur sa poitrine. Elle a mal un peu partout, mais son sexe la brûle horriblement. On l'a violée, c'est certain, et le fait de savoir qu'elle ne reconnaîtra jamais son agresseur accentue bizarrement ses nausées... Quand elle arrête l'eau devenue fraîche, elle enfile un magnifique peignoir en soie brodé d'or et sort de cette salle de bain.
La chambre n'est plus dans la pénombre. On a ouvert les fenêtres et les draps du lit sur lequel elle avait dormi sont parfaitement pliés. Une robe de satin pâle est posée sur une chaise avec une lettre. Elle s'en saisit et lit à haute voix, butant sur chaque mot : « Rdv dans le salon bleu... » L'écriture est soignée, mais on dirait que la lettre a été écrite avec du sang... Craignant quelque chose qu'elle ne connaît pas, qu'elle ne sait pas, elle enfile la robe et sort de sa chambre.
Un long couloir aux murs couverts de tapisseries et de broderies très riches s'éloigne jusqu'à une porte toute bleue...
La jeune femme s'avance très lentement en observant tous les tableaux soigneusement. Étrangement, ils lui rappellent quelque chose, mais comme tout le reste, elle ne sait pas quoi. Elle a un pincement au cœur et quelque chose, au fond d'elle-même, lui dit de partir en courant. Mais partir où ? Le couloir est fermé et il n'y a aucune fenêtre. La lumière provient de grands lustres accrochés à un plafond lugubre. Sur l'un des tableaux, elle croit voir une jeune femme avec une robe rose marchant dans ce même couloir, mais quand elle veut regarder de nouveau le tableau, il a disparu... Arrivée au fond du couloir, devant la porte bleue nuit, elle s'arrête, et son cœur semble vouloir sortir de sa poitrine. Elle connaît ce sentiment : elle a... peur ! Sur la porte, il est écrit en lettres d'or : « Salon bleu, tapez quatre fois, puis attendez. » Elle obéit et tape quatre coups distincts, puis attend. La porte ne s'ouvre pas. La jeune femme s'évanouit, et cela non plus, elle ne sait pas pourquoi...
La boucle temporelle
Quand elle se réveille, elle est dans la même chambre qu'à son premier réveil. Elle se lève pour retourner dans la salle de bain, se regarde de nouveau dans la glace et se voit tout comme la dernière fois, avec les mêmes blessures, les mêmes maux, les mêmes nausées. Comme la dernière fois, ces nausées lui donnent envie de prendre une douche. Quand elle sort de la salle de bain avec le même peignoir, elle voit la même robe, avec la même lettre, et son sentiment de crainte revient...
Elle s'engage de nouveau dans le couloir et se dirige vers la porte bleue qu'elle a déjà vue. Elle revoit le même tableau qui la représente et voit le titre s'afficher : « Sans suite »... Elle retape à la porte, s'évanouit de nouveau et se réveille dans la même chambre...
Une destinée répétée
Elle refait les mêmes gestes pendant des jours et des jours, puis des mois et des mois. Elle ne comprendra jamais. Personne ne sait. Elle meurt à chaque fois, mais elle ne le sait pas. Le temps n'existe pas. Elle ignore que sa vie a toujours été celle-là. Personne ne lui a jamais dit ce qui se trouvait derrière cette porte, dans ce salon, mais elle ignore qu'il faut le savoir. Elle ignore qu'elle se répète. Elle oublie tout...
Une question existentielle
On ne sait pas si le temps existe. On ne sait pas si la vie n'est en fait qu'un rituel inventé par un certain dieu. Est-ce que nous existons vraiment ? Peut-être sommes-nous comme cette jeune femme : nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais. « Être ou ne pas être, telle est la question » est une phrase pleine de sens, vous ne trouvez pas ? Cette jeune femme ne sait pas. Peut-être que nous aussi, nous ne savons pas... de quoi avoir peur !