
Le temps : une expérience personnelle et relative
C'est le sien. Son référent. Celui qu'il observe et qu'il traduit dans un espace donné par des faits et gestes, par des mots et des paroles.
Donc, je lui demande à l'occasion si le temps qu'il me décrirait serait le même si je n'étais pas là, avec lui, à écouter et recevoir son message. J'ai fait naître en lui le doute.
Le temps est-il le même pour chacun ?
Plusieurs idées sont alors venues alimenter le débat. D'abord, celle qu'il n'y a jamais le « même » temps pour chacun d'entre nous. Il y a un « maintenant », comme l'évoque Aristote. Cette réminiscence lie chacun d'entre nous à un ordre (celui du temps) et aux dimensions de l'espace (celles du lieu). Ou bien, comment pourrions-nous parler de kilomètre-heure si le temps et l'espace n'étaient pas étroitement liés ? Einstein nous le rappelle : le temps est relatif. C'est peu de le dire pour affirmer qu'il y a un temps par personne. Chacun, selon son ordre du temps, met un chiffre T à côté d'une action et T+1 à côté de la suivante.
Continuité du temps et fin de toute chose
Une autre idée que me confia mon ami est celle de la continuité. Devons-nous dire « le soleil se lève » ou « le monde se couche » ? Ou encore « le soleil se couche là où le monde se lève » ? Abus de langage, lui dis-je. Oui, mais ! Ne ferions-nous pas, selon toute vraisemblance, un pas entre T et T+1 qui nous rapproche de la fin ? Lorsqu'à la fin tout devient dérisoire, lorsque le debout se couche, lorsque le monde se couche, c'est le soleil qui se lève !
Il me répondit que ce n'était que de la rhétorique. Les générations se succèdent et se poussent les unes les autres pour faire place aux plus jeunes d'entre elles.
D'accord pour cette fois. Mais la continuité n'élimine ni la courbure… ni la masse. Le temps répond par la parole qui se met à le décrire ; et en deux endroits différents, il y a deux temps différents.
L'expérience d'Einstein : deux horloges, deux temps
Si, par contre, comme mon ami me le fit remarquer un autre jour, l'on met deux horloges atomiques dans deux avions et qu'on leur fait faire le tour de la Terre — un avion vers l'est et l'autre vers l'ouest —, quand les deux appareils se retrouvent, les deux horloges sont décalées… C'est vrai, mais pas tout à fait. Si les étoiles brillent pour nous, cela fait des milliers d'années qu'elles sont éteintes. Une autre planète que la nôtre, une autre étoile, et notre référent solaire vole en éclats. Ce n'est plus la même heure, ni le même jour : ce n'est plus notre temps.
La conscience du temps est-elle propre à l'humain ?
Et comme cela, pendant des mois, il me raconta ces histoires du temps. Du temps dont il aimait parler avec « tant » d'audace et d'entrain. Mais au fond, qui peut dire qui, d'autre que nous — du genre humain avec plus de 90 de Q.I. — peut avoir une conscience du temps ? Du temps qui passe. Des beaux jours qui reviennent. Des projets futurs indéfinis.
Un ami qui se souvient du futur
Maintenant, « j'avais » un ami et la seule chose que je peux dire de lui, c'est qu'il se souvient du futur. Quand il parle, c'est au passé. Des heures passées à avoir lu des mots sur le temps, sans pour autant trouver le temps de dire autre chose que ce que des générations et des générations avant lui avaient dit. Bref ! Je retrouve en lui cette drôlerie qui amuse les jeunes de 20 à 25 ans, scène où il revient du futur : quand ? C'était demain !