
Les mœurs étranges des pickpockets
Ce peuple avait des mœurs quelque peu étranges. En effet, ils mangeaient peu et vite, car ils devaient constamment faire attention à ce qu'aucune bonne affaire ne leur échappe. Ils s'entraînaient dès leur plus jeune âge à courir le plus rapidement possible pour les besoins de leur métier futur. Une chose qu'ils connaissaient longtemps à l'avance, puisque c'était toujours le même que celui de leur père et que chacun dans le village exerçait la même fonction : on naît pickpocket, on ne le devient pas.
Le fait que leurs enfants soient rapides à la course — tant pour échapper à un collègue s'apercevant qu'il avait eu commerce avec un pickpocket que pour fuir une remontrance — avait poussé les mères à fermer portes et fenêtres pour éviter toute évasion de leurs chers bambins. Aussi n'était-il pas rare, lorsque l'on se promenait dans un village de pickpockets, de voir une poignée de porte tourner brutalement (ou de voir un visage juvénile et désespéré apparaître à la vitre), puis d'entendre les bruits d'une grande agitation derrière la porte et enfin de discerner des cris de douleur. Cependant, c'était le seul moment où l'on pouvait trouver les maisons de ce peuple fermées, car le reste du temps, elles étaient ouvertes, les pickpockets ne se volant jamais entre eux par respect du code d'honneur.
Pourquoi les pickpockets n'utilisaient pas de serrures
Aussi ne connaissaient-ils pas l'utilité des clés et des serrures, car leurs demeures fermaient au moyen de simples verrous. Cette excentricité constituait pour les autres peuples du Coin Gauche en Haut une raison de les mépriser et de les éviter. Car peut-on imaginer une personne saine d'esprit se passer de serrure — et donc de clé — pour faire confiance à ses concitoyens et à un misérable petit verrou ?
L'art de vivre et les traditions pickpocketiennes
Les pickpockets étaient des gens simples et bons vivants. Rien ne les amusait davantage que de faire des bulles de savon à l'aide d'une sorte de bâton au bout duquel se trouvait un anneau, passe-temps qu'ils avaient élevé au rang d'art : les concours de bulles étaient une attraction incontournable dans le Leerdammer, leur pays.
L'autre événement incontournable dans la tradition pickpocketienne était les fêtes d'anniversaire. Une étrange coutume : le pickpocket qui fêtait son anniversaire invitait généralement moult amis à manger un repas végétarien — les légumes se digéraient plus rapidement que tout autre nourriture, ce qui évitait les ballonnements toujours gênants en cas de course précipitée — mais gargantuesque. Chacun essayait de deviner son âge véritable, souvent supérieur à celui annoncé dans le cas d'un homme (la maturité étant fort prisée par la gente féminine) et inférieur à celui annoncé dans le cas d'une femme (la puérilité étant fort appréciée par la gente masculine). Le gagnant recevait en récompense l'un des cadeaux apportés par les convives, produits de leurs affaires qui n'avaient aucune valeur mais n'en étaient pas moins appréciés, car ils brillaient.
Vidpoche : un pickpocket pas comme les autres
Pourtant, il y avait dans le Leerdammer un pickpocket qui apparaissait comme fort excentrique, même aux yeux de son propre peuple : Vidpoche. En effet, aux anniversaires, il apportait toujours des cadeaux, mais pas issus de ses larcins — c'étaient des objets possédant une véritable valeur. De plus, les étrangers n'évitaient guère son logis ; au contraire, ils étaient nombreux à le visiter. Le plus étrange étant qu'ils repartaient souvent, sinon contents, du moins sereins, alors que la plupart des gens ayant affaire aux pickpockets devenaient furieux.
Nombreux furent ceux qui pensèrent que Vidpoche s'était attiré la faveur d'un peuple d'uluberlus un peu fous ou complètement stupides (ou les deux) qui ne s'apercevaient pas qu'ils repartaient plus légers qu'ils n'étaient venus. Ils s'imaginèrent que Vidpoche devait être, à force, devenu fort riche, et certains l'envièrent. Aussi, lorsque Vidpoche annonça que pour son cinquantième anniversaire il invitait toute sa famille et tous les gens de son village, mais que — contrairement à la coutume — ce serait lui qui offrirait à chacun de ses convives une surprise, tout le Leerdammer fut en émoi.