
Le retour à la réalité
7h00, le réveil sonne. La réalité revient avec son lot de problèmes. Elle se rappelle. Elle se souvient qu'aujourd'hui encore, elle est seule. Elle pense qu'il y aura beaucoup de matins comme celui-ci où elle se réveillera seule.
Une routine bien huilée
Elle se lève et replonge dans son train-train : elle tire les rideaux, se demande quels vêtements elle mettra (quel temps fait-il aujourd'hui ?), ouvre la fenêtre et met un bras dehors (frisquet), choisit un T-shirt à manches longues, un pull-over et un pantalon de velours, se dirige dans la salle de bain, prend sa douche en « 2-4-6 », s'aperçoit qu'elle a oublié sa serviette et s'en veut. Puis elle s'habille, se brosse les dents et se dirige vers sa chambre. Elle s'installe devant la coiffeuse, saisit son poudrier. Ce sont toujours les mêmes gestes, toujours.
Le regard dans le miroir
Elle se regarde dans le miroir. Que voit-elle ? Est-ce bien cette fille qui a cette vie ? Est-ce bien la vie qu'elle a voulue ? Elle baisse le regard. Elle ne veut pas se voir. Elle n'a pourtant pas à avoir honte. Jamais rien dans sa vie n'a été déshonorant. Elle ne connaît pas la débauche, elle n'a pas eu de réelles déceptions. Ce qui la chagrine, c'est que sa vie est si bien rangée que personne ne veut y mettre le désordre. Elle aimerait pourtant que quelqu'un la chamboule.
Le sentiment d'inexistence
Mais personne n'a l'audace de le faire. Personne aujourd'hui ne se posera la question de savoir si elle va bien, personne ne s'inquiétera de voir si elle est là, personne n'attendra avec impatience sa venue. Elle n'existe véritablement pour personne. C'est ce qu'elle regrette le plus. Elle se trouve tellement loin de tous ces autres, ces autres pour qui tout paraît facile dans la vie, pour qui l'amour n'est pas un problème. Elle aimerait fonctionner ainsi. Elle voudrait avoir des aventures, des flirts, trouver que la vie c'est ça aussi, jouir de chaque jour qui s'écoule, prendre les choses comme elles viennent sans se poser toutes ces questions, toutes ces questions stupides qui l'assaillent et l'empêchent d'avancer.
Une quête d'identité
Elle se croit inintéressante parce qu'elle n'a pas d'histoires passionnantes à raconter. Elle pense qu'elle ne mérite pas d'être aimée. C'est pourtant ce qui la rend exceptionnelle, mais c'est aussi ce qui la rend inaccessible. On ne la comprend pas. Qui essayera de percer son secret ? Même ses amis ne la connaissent pas vraiment. Si, en leur présence, elle trouve une certaine assurance et devient attachante par sa maladresse ou rigolote par sa naïveté, c'est pour mieux dissimuler sa peur d'être différente. Elle imite les autres, les caricature presque pour devenir ce qu'on voudrait qu'elle soit et qu'elle entre enfin dans le moule des gens normaux. Mais ce club lui est à jamais fermé, car elle n'est et ne sera jamais comme eux.
L'espoir au quotidien
Elle ajoute une couche de fond de teint pour se cacher derrière son masque. Elle n'a déjà plus le temps de prendre son petit déjeuner : elle a attendu trop longtemps que passe à la radio son horoscope du jour. « Bonne journée pour votre signe, vous aurez des opportunités en amour : saurez-vous les saisir ? »
Elle enfile son manteau. Elle met en hâte ses chaussures et quitte l'appartement. Elle ne sait pas si elle saura saisir ces opportunités, mais elle est heureuse d'en avoir. Elle est heureuse que le soleil se lève au loin, au moins il ne pleuvra pas aujourd'hui. Elle court pour avoir le RER. Les passants la regardent, les voitures la laissent passer, le petit vendeur de journaux de la gare qui crie « le Parisien, demandez le Parisien, l'Équipe ! », s'arrête et la salue lorsqu'elle arrive. Elle descend les escalators, le train arrive au même moment.
Sa vie se résume à ça : courir après le RER, courir après le temps, courir après l'amour.