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Essais

Le poison qui fait des heureux

Une étrange épidémie de bonheur s'abat sur Joliette. Mais ce poison volatil cache une vérité bien plus sombre... Naomie saura-t-elle briser le sortilège ?

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L'étrange bonheur des habitants de Joliette

Cette journée-là, les gens de Joliette semblaient heureux. Bien que cette gaieté ne s'exprimait pas de la même façon sur tous les visages, on pouvait la sentir dans l'air. Bizarrement, madame Johanne Tremblay, chef d'une grande entreprise, n'avait jamais sauté dans les feuilles avec son garçon avant aujourd'hui. Roxane Lebeau, adolescente déprimée et impatiente, n'avait jamais voulu apprendre à sa sœur à faire du vélo. Pourtant, c'était ce qu'elle faisait aujourd'hui.

Puis, madame Rolande, réputée pour faire du tricot et remonter les cotes d'écoute des émissions les plus quétaines, était dehors à discuter avec son voisin dont elle ne connaissait guère l'existence. Une émotion inconnue flottait dans les rues Valréas, dans Joliette et dans tout le Québec ! Le printemps dévoilait peu à peu ses bourgeons, sous le premier soleil chaud de la saison. Énergiques des cheveux jusqu'aux talons, quelques enfants se divertissaient à jouer au ballon. D'autres couraient jouer des tours aux maisons en sonnant, puis en se cachant par la suite. Heureusement pour eux, ils ne connaissaient pas la suite de l'histoire, une histoire qui allait possiblement mal finir...

Naomie découvre le mystère

Naomie était tout aussi, sinon plus, ébahie par l'attitude des villageois. Elle ne connaissait pas parfaitement ses voisins et les trouvait déjà bizarres... Mais quelle était cette attitude de laisser tous ses problèmes de côté ? Elle sentait qu'elle allait bientôt le savoir. Du moins, elle l'espérait, car d'après ce qu'elle voyait, c'était comme du bonheur en bouteille.

La contamination du bonheur artificiel

Elle eut vite fait de rentrer dans la même transe que celle des autres. Bien qu'elle n'y fût pour rien, cette drogue volatile était de plus en plus risquée, de plus en plus épidémique. Et la routine recommença : enfant à l'école, parent au travail, bébé de retour à l'effort de grandir – inconsciemment bien sûr. Mais sur tous les visages, la même expression que la veille.

Will, le sorcier millénaire

« Mais quel bon sang ! » s'exclama un sorcier pour lui-même... Indigne ou gracieux ? Il ne le savait même pas lui-même. Les deux à la fois, probablement. Il réétudia la situation depuis le commencement : c'était le même village, la même province, en fait. Tout était identique : pot de fleur moisi sur le balcon du 1990, rue Valréas. Souris morte dans la piscine de monsieur Landry. Différence : l'année et le bon sang des habitants. Déjà en 1990, tous et chacun savaient à quoi s'attendre. Or, depuis ce temps, les gens avaient semblé négliger, ignorer... Le sorcier à l'apparence d'une ombre ferma les yeux : il savait qu'un ange dans l'au-delà voulait ramener le bonheur sur la terre. Mais ceci n'avançait à rien la situation : ça l'empirait. Ce sorcier s'appelait Will. Il avait au moins 1000 ou 2000 ans. En fait, il ne le savait pas trop. Il avait assez d'expérience pour tenter ce qu'il allait faire.

La révélation de Will à Naomie

Tandis que Naomie expliquait à ses parents les leçons qu'elle avait si hâte d'apprendre, la noirceur s'installa sur le Québec. Puis, alors que Naomie commençait ses études, une ombre aux couleurs magnifiques éclata devant elle. Elle regarda le phénomène, émerveillée.

– Naomie, je dois te parler...

– Génial !

Et Will la libéra de cette drogue, ce qui lui demanda beaucoup d'énergie. Le bonheur disparaissant, le malheur l'assomma tel un gros coup de poing.

– Un ange a voulu répandre une drogue dans le monde pour rendre les gens heureux...

– Mais tout était si beau, répondit la concernée.

– C'est ça le problème, ma fille ! Et que faites-vous du bon sang, maintenant que les problèmes sont cachés par le bonheur ? Il y a déjà trois saisons complètes que vous vivez comme ça ! Le temps passe si vite dans cet état... Écoutez-moi... Que faites-vous des guerres ? Des milliers de personnes meurent chaque année ! Que faites-vous de la pollution ? De la fin du monde qui sonne à nos portes ? Des enfants malades qui dépensent toute leur énergie à rester en vie... De la tristesse que chacun cache et qu'il ignore ! De la pauvreté, de la tuerie, des blessures, les gens qui souffrent, les...

– Arrêtez !... Elle éclata en sanglots.

... Un résultat qui plut énormément à Will... Et il disparut.

La mission de Naomie

Naomie devait maintenant jouer l'heureuse... Avec tous les malheurs qui suivent. Le temps de la vie lui semblait plus long, et elle aimait mieux vivre dans l'ignorance. Elle pensa à une stratégie. Il fallait bien que ça arrête, tout ça ! Ça n'avait plus aucun bon sang : elle fut étonnée par sa naïveté envers Will. Mais, par malheur, tout laissait croire que Will la dirigeait vers de vraies pistes. Malheur, un mot qui avait resurgi un peu trop rapidement à son goût.

Un peu plus tard dans la nuit, le sorcier réapparut. Peut-être pas au bon instant. Pour la première fois de la soirée, elle se sentait... normale. Ni triste, ni joyeuse. Aucune émotion n'effleurait son esprit.

– Mile Naomie...

Elle sursauta.

– J'ai un plan à vous proposer...

– Pourquoi moi ?

– Parce qu'autrefois, jadis, j'avais fait appel à vous...

– Je ne me souviens plus...

– Je vous avais effacé la mémoire !

– Qu'est-ce que je vais devoir faire ?

– Un discours.

– Un discours ?!

– En effet.

– Mais je suis gênée juste quand je parle avec mon poisson !

– Tout va bien se passer...

– Et ça va se passer quand, ce discours ?

– Le plus vite possible... Demain ! Commencez déjà à écrire le texte !

Sur ce, il se dissipa, ne laissant guère quelques secondes de répit à la demoiselle.

Elle posa son oreille sur son oreiller et aussitôt le sommeil s'empara d'elle.

La préparation du discours

Naomie se réveilla en sursaut en pleine nuit.

« Le texte ! »

Et, les yeux mi-clos, elle commença à rédiger un texte qu'elle dut vite faire d'apprendre par cœur.

Bonjour cher habitant de la rue Valréas.
Il y a déjà longtemps que le monde existe.
Il y a déjà longtemps que chacun avez vos modes de vie.
Mais il y a trop longtemps que les problème sont oubliés.

Elle chiffonna son texte : jamais il ne pourrait suffire à sa mission !

« J'improviserai... »

Le discours qui changea tout

L'aube se levait tranquillement, alors qu'elle se réveillait doucement. Elle regarda par la grande fenêtre de sa chambre : l'hiver s'emparait du Québec. Puis, elle revint vite à son devoir : elle savait ce qu'elle devait faire.

Ses pieds effleurèrent la neige glaciale. Un vent du nord s'empara de sa confiance. Elle ne voyait pas comment elle allait pouvoir intervenir.

Le monde semblait si grand et elle si petite...

Naomie mit ses mains en haut-parleurs.

Puis, sans espoir, au hasard, elle s'écria :

– Hé ho !

Puis, par surprise, toutes les portes de chaque maison s'ouvrirent les unes après les autres. Tous les yeux se figèrent sur elle, et un silence presque morbide s'empara du village.

Puis, sans avoir besoin de dire un seul mot, des pleurs surgirent.

– Mon boss m'a fait des menaces de me renvoyer !
– Mon frère va bientôt mourir !
– Mon chien est malade !
– J'ai appris que j'avais le cancer !
– J'ai beaucoup de travail à faire pour demain !

Des millions de phrases s'envolèrent comme ça, vers le ciel.

Le magicien apparut :

– Encore plus efficace que je ne le croyais ! Un simple regard et le tour est joué !

– Hein ? C'est fini ?!

– Hé oui ! Voilà que le monde redevient normal !

Puis, Mme Johanne Tremblay, chef d'une grande entreprise, travailla encore plus, et écarta sa famille. Sans oublier Roxane Lebeau, adolescente déprimée, qui refit une nouvelle « crise d'adolescence ». Puis, madame Rolande, amatrice des émissions quétaines, écarta de sa vie ce genre d'émission et les acteurs durent prendre congé pour manque de popularité.

Naomie ne savait guère si elle avait été l'esclave d'un diable, ou de son propre diable intérieur. Ce qu'elle avait fait, c'était seulement de ramener la dépression dans le village. Un autre côté d'elle la ramenait terre à terre. Ce village avait besoin de réalisme.

Puis, elle se retourna dans son lit. Elle aurait presque juré que ça faisait 24 heures qu'elle dormait ! Elle avait tellement fait un rêve mystérieux qu'elle décida d'en commencer sa propre histoire. Elle prit une feuille et un crayon et commença...

Cette journée-là, les gens de Joliette semblaient heureux. Bien que cette joie ne s'exprimât pas de la même façon sur tous les visages...

Fin

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catherine boisvert
catherine boisvert @catherine boisvert
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