Image 1
Essais

Le monde est moche

Nicolas, hanté par la mort de son amie d'enfance, fuit à travers la France. Mais au détour d'une clairière, des visions troublantes resurgissent. Le monde est-il vraiment moche ?

As-tu aimé cet article ?

Musique à écouter pour lire cet article

7H32, heure locale. Le soleil venait tout juste de se lever lorsque Nicolas se réveilla en sursaut, à cause de la sonnerie stridente de son téléphone portable. Les paupières s'ouvrent lentement, laissant le temps à la rétine de s'habituer à la lumière alentour. Trop de lumière, d'ailleurs. Les premières images qui arrivent au cerveau par les nerfs optiques sont : une toile de tente qui filtre la lumière du jour et des vêtements épars. Choc électrique à l'intérieur du cortex ; les motoneurones entrent en action. Nicolas se soulève sur ses coudes pour analyser la situation dans laquelle il se trouve. Enfin, les souvenirs arrivent à toute allure. La veille, alors qu'il cherchait désespérément un camping dans la campagne profonde du sud de la France, il avait fini par planter sa tente au beau milieu d'une clairière, jusqu'où il avait pu amener sa voiture — une vieille R5 qui roulait encore grâce à la bonne volonté du Saint-Esprit, sûrement.

À peine eut-il fini de s'habiller et de ranger son logis provisoire qu'il décida d'inspecter les alentours avant de reprendre la route dans la matinée. Sa surprise fut énorme lorsqu'il découvrit, à peine sorti, un enclos rempli de dindons en plein milieu de la forêt. Fasciné par la présence de ces six bêtes, Nicolas s'approcha. Seul un bâtiment en briques nues, de cinq mètres sur deux mètres environ, s'imposait en ces lieux que Nicolas ne reconnaissait pas comme ceux de la veille. Comment avait-il pu ne pas faire attention à cet enclos ? Les dindons gloussèrent à l'approche du garçon. Peu méfiants, ils s'approchèrent du grillage lorsqu'il passa sa main dans l'enclos...

Le cri d'une enfant se fit soudainement : « Nooon !... » Le cri s'intensifie. Une nuée d'oiseaux prend son envol vers les cieux. Couché dans l'herbe, un gamin tient la main d'une fille de son âge tout en s'imaginant les formes que peuvent dessiner les nuages au milieu de l'océan azur du ciel.

— Tu penses à quoi, Nicolas ?

Le garçon examine cet ange qui se penche au-dessus de lui, tentant de se noyer dans le vert ambré de l'iris de sa copine.

— Je pense... Que si je pouvais attraper le monde... Je te l'offrirai.

Éclats de rire.

— Le monde est moche, Nicolas.
— Mais...
— Non Nicolas, le monde m'a tout pris. Et il me prendra jusqu'à mon dernier souffle... C'est maman qui me l'a dit.

Saut dans le temps. Une pièce aux murs blancs vient à l'esprit de Nicolas. Au centre de la scène, un lit. Et dans ce lit, la même jeune fille. Elle serre la main du garçon à lui briser les doigts. Une larme, petite perle translucide, trace son chemin sur sa joue blanchâtre.

— Lutte pour ta survie...

Puis le lit sort de la pièce, pour s'éloigner dans les profondeurs de l'hôpital. Arrivé au bloc opératoire, Nicolas sait qu'il n'ira jamais plus loin et il dépose un baiser sur le front de la fille.

— Le monde est moche..., dit la petite fille dans un murmure.

Les cris recommencèrent, ponctués de sanglots ; puis Nicolas revoit le médecin qui vient lui annoncer que c'est fini. Et le lit revient. Impeccablement blanc et vide. Les images s'enchaînent ensuite : le volant de la voiture, le paysage qui défile à grande vitesse, le vide... Le noir. Du sang. Beaucoup de sang. Et encore ce noir. Une voix au loin lui dit de tenir, et enfin le visage de sa mère qui n'arrête pas de lui répéter qu'il leur a fait une peur immense.

Des cris. Encore des cris. Du sang. Le noir. Le visage de la jeune fille. Encore et encore. Toujours la même chose...

Nicolas retira sa main du grillage, ouvrant soudainement les yeux.

Le garçon ne s'était jamais remis de la mort de sa meilleure amie (« Le monde est moche Nicolas... »). Elle avait souffert de sa pneumopathie jusqu'à la fin. Le monde est moche, c'est vrai. C'est un peu comme s'il avait perdu la moitié de son cœur à l'âge de 19 ans : il avait ensuite voulu se suicider. Sans jamais y parvenir, malgré la gravité du crash. Comme si le monde voulait le séparer pour toujours de la dernière chose pour laquelle il tenait : son amie. Il faisait tout pour oublier. Après un an de deuil, beaucoup de larmes versées, et de cauchemars où il voyait la jeune fille mourir et mourir encore, il décida que pour sa propre survie, il devait l'oublier pour toujours. Il était donc parti. Pour seul but d'aller le plus loin possible. Et voilà que la vue des dindons lui faisait ressurgir des souvenirs enfouis au plus profond de son cœur, souvenirs qu'il avait réussi à oublier.

Tranquillement, il s'en retourna à sa tente pour la démonter : il voulait partir le plus vite possible. Lorsqu'il eut fini, il se remit au volant de sa R5. Et c'est alors qu'il se rendit compte, en regardant dans le rétroviseur, que l'enclos à dindons n'y était plus. Lentement, il ouvrit la portière et se dirigea à l'endroit même où il s'était trouvé quelques heures auparavant. Il était clair qu'il n'y avait point d'enclos, et encore moins de dindons. Son imagination lui jouait des tours.

— Lutte pour ta survie..., disait sa propre voix.
— Le monde est moche, lui répondait une petite voix en pleurant.

Tout était en train de tourner autour de lui. Nicolas courut vers sa voiture, démarra en trombe. Et le noir se fit soudain. Il tenta d'ouvrir ses paupières, mais impossible... « Le monde est moche Nicolas... » « Nooon !... » La vue lui revint, et il vit du sang partout. Des cris et encore des pleurs. Il revivait son accident de voiture. Tout en revivant la mort de sa copine. Puis la nuée d'oiseaux revint se poser autour de lui.

Nicolas se réveilla brusquement. Première image : une toile de tente qui filtre la lumière du jour. Ce ne pouvait être un rêve, pensa Nicolas. Trop réel. Il ouvrit brusquement la fermenture de la tente, et découvrit non loin de là, un enclos, où six dindons l'observaient en jacassant, comme s'ils se moquaient de lui...

As-tu aimé cet article ?
dwigo
dwigo @dwigo
16 articles 0 abonnés

Commentaires (35)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires