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Essais

Le manichéisme

Pourquoi pensons-nous en noir et blanc dès l'enfance ? Explorez les mécanismes du manichéisme et découvrez comment développer un esprit libre et nuancé.

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Définition du manichéisme : penser en noir et blanc

Commençons par le commencement : qu'est-ce que le manichéisme ? Ce terme vient du mot « manichéen » et caractérise une façon de voir les choses où tout est soit tout noir, soit tout blanc, sans demi-mesure.

Exemple : « Jean est méchant » — ceci est manichéen si on le dit sur un seul aspect de Jean, qu'on le connaît peu et que son action n'est pas absolument mauvaise.

Autre exemple : « Les nazis sont méchants et les communistes sont les gentils » — vision manichéenne par excellence.

On observe que, quel que soit l'exemple, cela implique toujours une grosse part d'erreur.

Pourquoi apprend-on à penser en noir et blanc dès l'enfance ?

Regardez vos cours d'histoire : comment vous ont été présentés les différents événements ? Ne vous ont-ils pas été présentés de manière simple et monochrome ? L'âge des Lumières, c'est bien ; la Seconde Guerre mondiale, c'est pas bien ; le premier train, c'est bien ; la Révolution française, c'est bien ; 1+1=2, c'est juste ; Munch a été expressionniste : vrai !

C'est pareil dans les films ou les dessins animés : gentils contre méchants, mais jamais de nuances. Pas de bons qui sont aussi méchants. Regardez les trafiquants de narcotiques au Mexique : ceux qui inondent l'Amérique avec la cocaïne mais qui reversent pas mal de leurs bénéfices aux pauvres Mexicains. Voilà un exemple non manichéen, mais qui a approfondi au point d'en faire une grande idée, un grand concept teinté.

Dans tout ça, aucune nuance. Ce qu'on garde gravé en nous, ce sont des concepts que nous pouvons ressortir sans réfléchir, des concepts qui nous ont en définitive formatés.

Mais qui nous dit que le monde aurait été mieux sans Hitler, sans Staline, sans les grandes horreurs ? Peut-être qu'un grand tyran, pire que ceux qui les ont exterminés, était en eux... Qui nous dit que l'âge des Lumières n'a pas fait que précipiter le monde dans la pollution et l'assistanat ? Pourquoi ne pas trouver par nous-mêmes que 1+1=2 ? Pourquoi ne pas appeler comme on veut le style artistique de Munch ?

Pourquoi tout le monde est-il manichéen ?

C'est bien simple : chaque personne qui a une idée, une conviction, va lui donner une valeur. De cette valeur, cette personne va considérer son idée et ne la présenter que sous un seul angle aux autres.

Prenons l'exemple de la religion. Un juif va dire que sa religion est la meilleure, un musulman pareil (encore heureux qu'ils le disent, sinon c'est que leurs croyances n'ont aucune base). Seulement, ils ne voient qu'un seul côté de leur religion. Ne voient-ils pas que leurs religions sont les mêmes, basées toutes les deux sur la Torah ? Non, ils ne voient que le fait que leur religion est la meilleure et que l'autre est donc forcément mauvaise.

Il y a aussi un problème que pose le manichéisme : soit on voit blanc, soit on voit noir. Seulement, ne peut-on pas dire que toute opinion est mauvaise ou bonne au choix ? Par exemple, ne peut-on pas dire que toutes les religions sont mauvaises, donc que le judaïsme et l'islam sont mauvais, mais avec leurs bons côtés ? Eh bien, peu peuvent le dire. Souvent, ce seront des « pseudos sans opinions » qui veulent calmer les ardeurs. Mais qui peut prétendre n'avoir aucun avis sur les choses ? Car la question n'est pas d'avoir un avis nuancé — à ce moment-là, nous tomberons toujours dans la prise de position.

On peut aussi conclure que tout est une question de « formatage », d'apprentissage à être borné et ne voir tout qu'en noir et blanc. On en revient toujours au même point.

Origine historique du bien et du mal

Avant, la notion du bien et du mal était peu définie. Là où il y a l'Irak actuellement, un culte au dieu Baal était voué : sacrifices d'enfants, d'animaux, etc. étaient légion. Un homme nommé Zoroastre mit alors en place un mode de pensée qui définissait le bien et le mal par des entités dites supérieures : des anges, dieux ou démons. Ainsi fut mise en place une répression des actes sans valeur comme les sacrifices, et une connotation de « mauvais actes » était instaurée.

Les religions sont le fief du bien et du mal. Il n'y a qu'à voir la Bible ou l'Évangile. Même si c'est nuançable — par exemple, les déicides, les tueurs du Christ, sont présentés comme mauvais — mais sans eux, est-ce que le message de Jésus aurait été si fort sans sa mise à mort et sa venue dans le cercle des martyrs ? Les méchants ont donc été les instruments du Bien. Mais est-ce que tout ça nous est présenté comme tel ? Voilà où il faut nuancer, sortir de son jugement et voir derrière les voiles qui occultent les vérités.

Plus grand exemple : Dieu, lui qui semble si bon, si grand, pourquoi a-t-il créé un arbre qui pousserait Adam et Ève vers le péché et ferait effet boule de neige sur toute leur descendance, leur donnant une sorte de malédiction qui nous mènerait au monde dans lequel on vit actuellement ? Un Dieu si bon, symbole du Bien, n'est-il pas le symbole du mal ? Sa création, son enfant, n'est-il pas le symbole du mal ?

Nous arrivons ici à l'inversion des valeurs. Ce n'est pas le sujet de cet article, mais ce sujet est effleuré juste pour vous dire que l'inverse du manichéisme (le rejet complet et l'inversion des valeurs) existe aussi et n'est peut-être pas faux.

Le manichéisme existe-t-il vraiment ?

Eh bien oui, le manichéisme n'existe pas... car pourquoi donner un nom à une notion utilisée par tout le monde ? Voir la vie en monochrome, c'est propre à chacun. Alors pourquoi utiliser le terme « manichéen » à propos de quelqu'un pour le définir, puisque ça ne le définira pas en tant que particularité ?

Avantages et inconvénients du manichéisme

Les avantages du manichéisme

Dans le fait d'être manichéen, il y a les avantages suivants : ça ouvre le débat et peut faire avancer les choses en apparence, de manière superficielle, mais quand même...

Les inconvénients du manichéisme

Ça borne et ça fait avoir des idées toutes faites. Confronter des idées erronées à d'autres idées erronées ne fait rien avancer, car on ne nie rien, on n'épure aucun sujet de son propre jugement — condition sine qua non pour avoir une vue objective et extérieure, ne pas s'impliquer, en clair.

Comment développer un esprit libre et nuancé ?

Donc, un esprit libre passe par une désincarcération de son manichéisme, qui lui-même va passer par une suspension de jugement (néo-pyrrhonisme), une extériorisation de soi par rapport au « Dasein » (le sujet), quel qu'il soit.

Sorti du manichéisme, vous n'aurez donc plus de jugement prédéfini ou unicolore. Tout sera teinté, ce qui ne veut pas dire que la notion de bien ou de mal n'existera plus. Elle aura juste changé : elle deviendra une question de goût, quelque chose de réfléchi et argumentable, une sorte de remise à plat de vos bases de pensées. (Voir le passage avec l'aigle dans Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche.)

Lectures recommandées pour aller plus loin

Pour ceux que ça intéresse, voyez les notions de pyrrhonisme présentes dans un autre de mes articles, mais aussi lisez quelques livres de philo comme ceux sur le scepticisme, le nihilisme, le pyrrhonisme (dans votre médiathèque préférée, tapez ces mots comme titre et vous trouverez des ouvrages).

Quelques lectures recommandées :

  • De la certitude de Wittgenstein
  • L'Étranger d'Albert Camus
  • Tous les livres de Nietzsche qui traitent de l'esprit libre, dont Par-delà le bien et le mal

C'est un excellent exercice pour détacher son jugement afin de voir clairement le fond de la pensée et non rester attaché à ce qu'on nous aura enseigné ou inculqué. Se faire sa propre opinion et son propre jugement, une vue claire et extérieure au monde.

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echouekorps
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