
La vie, ça devait être un épanouissement personnel, une grande aventure de l'âme, la vie devait être une réussite et l'accomplissement d'objectifs personnels. Alors que je suis à dix centimètres du rebord de l'immeuble, ces phrases me reviennent en tête, ces phrases que mon père me rabâchait sans cesse tout en fumant ses cigarettes sans filtre. Les cigarettes faisaient-elles partie de cet épanouissement si jouissif ? Me demandais-je, tout en continuant à évaluer la distance qui me séparait de ce sol si proche et si lointain à la fois.
D'habitude, rien que la vision que j'avais depuis mon balcon du 5ème étage me faisait tourner la tête mais là, dix étages plus haut, rien, pas un vertige, pas une nausée. Je réfléchis et je me demande ce que je fais ici. Des envies de suicide, j'en ai déjà eu plusieurs, toutes aussi anodines les unes que les autres. Est-ce vraiment anodin d'avoir des envies de suicide ? Je ne connais pas la réponse à cette question.
Je n'ai jamais osé parler de suicide avec qui que ce soit, de peur qu'on me prenne pour un de ces quadragénaires fous, si tristes de se voir vieillir, qu'ils étaient prêts à renoncer à leurs misérables vies sans intérêt, sans enfants, avec une femme si infidèle qu'ils ne pouvaient être certains que l'inconnu croisé dans la rue n'ait eu une relation avec celle-ci. Une vie que je mène.
En parlant de ma femme, je me demande quelle tête elle fera lorsqu'on lui annoncera que son mari s'est suicidé en sautant du toit de l'immeuble à l'heure où elle s'envoyait peut-être en l'air avec un de ses nombreux amants. Pourquoi ne se satisfait-elle pas de moi ? Quels sont les désirs et les envies que je ne lui apporte pas ? Pourquoi cette femme avec qui j'étais si heureux, si épanoui, si amoureux, est-elle devenue aujourd'hui cette inconnue que je ne reconnais plus ? J'étais à deux doigts de me jeter dans le vide en me posant ces questions si difficiles à entendre.
Une question m'empêche de sauter. Que se passera-t-il lorsque je me serai élancé dans le vide ? Mon corps dégringolera les étages à une vitesse faramineuse et ensuite j'aurai sans doute ce flash retraçant toutes les étapes de ma vie dont tous les rescapés de la faucheuse parlent tant. Et après ? Mon corps s'écrasera contre le béton, et avec un peu de chance, restera en un morceau. Mais ma véritable peur est ce mystère qui plane autour de la mort. Je n'avais jamais réellement cru à une religion, je suivais mes parents à l'église uniquement pour leur éviter les racontars des voisins. Pour moi, « mort » signifiait « fin », fin du corps, de l'âme, de la pensée.
Je me demande si j'ai vraiment envie de disparaître complètement, de ne plus jamais pouvoir penser comme je le fais en ce moment. Est-ce vraiment possible ? Je ne comprends pas qui ou quoi pourrait faire disparaître mon âme, mes pensées, mes souvenirs, ces choses abstraites si fortes qu'elles paraissent invincibles.