
Depuis son bunker caché dans le sous-sol du quartier général nazi à Berlin — la ville qui devait devenir la capitale du monde —, il pouvait entendre les « orgues de Staline », ces fameuses batteries de roquettes que ses soldats du front de l'Est craignaient tant, détruire la ville sous une pluie de projectiles sifflant et explosant sur le sol, comme la colère divine face à l'œuvre accomplie par les hommes.
Des Allemands mourraient. Adolph le ressentait cruellement, car il leur avait promis qu'une telle chose n'arriverait jamais. Il éprouvait cette chaude colère qu'il n'avait plus ressentie depuis le jour où, jeune, il avait été refusé par l'académie des beaux-arts. Cette douce et chaude haine, que la morale, la religion et la vertu réprouvent, mais tout cela n'avait plus d'importance. Il avait atteint certains buts, comme rassembler les Allemands sous un même esprit germanique, mais il avait commis une erreur : il s'était laissé emporter par sa volonté de puissance. Il aimait le pouvoir, comme tout homme frustré, vierge tardif, petit, laid, médiocre... Et il en avait abusé. Il en avait trop voulu, et il le savait. Il avait accompli un miracle en s'attirant les faveurs de ce mastodonte que représentait Joseph Staline, mais il voulait la Russie, par pure satisfaction, et il s'était lancé dans une guerre qu'il ne pouvait gagner.
Surtout, il avait fini par croire à ce qu'il disait depuis que, affamé et à la recherche d'un travail, par dépit et vengeance, croyant ce qu'on lui disait, il avait accepté ce poste de propagandiste. Antisémite, il l'était depuis sa jeunesse — il ne se rappelait plus très bien quand —, mais il l'était déjà, comme beaucoup d'autres chômeurs allemands des années 30. Le problème était qu'il y avait cru jusqu'au bout. Il croyait leur faire une faveur en prévoyant de tous les envoyer à Madagascar, pour fonder cet État qu'ils voulaient tant, les Juifs, État qu'un de ses successeurs aurait fini par reprendre pour en faire ce que bon lui semblait. Mais cela coûtait trop cher.
Il avait fait une erreur en acceptant la proposition de Herr Goebbels, cette petite fouine, obsédé sexuel, qu'il avait placé au gouvernement. La solution finale n'était d'aucun intérêt pour son but premier, le Lebensraum qu'il avait promis, mais il avait pris la décision d'accepter simplement par excès de pouvoir. Il le pouvait. Et il s'est pris pour Dieu.
Adolph scrutait le reflet dans la vitre par laquelle il regardait Berlin en flammes — il était remonté à la surface —, et il détestait ce qu'il était devenu. Il n'était qu'un artiste, un peintre, un pointilliste, et il était devenu ce qu'il avait toujours détesté : un meurtrier, un tortionnaire. Des Juifs allemands, des homosexuels allemands, des socialistes allemands, des intellectuels allemands, tant d'Allemands que par son excessive ambition il avait torturés et tués. Tout le monde le savait. Lui-même, au fond, il le savait, mais il le refusait. Il voulait le pouvoir.
— Sieg Heil, mein Führer! Die sowjetische Fahne weht auf dem Reichstag. Alles ist vorbei.
Sieg Heil, mon Führer ! Le drapeau soviétique flotte sur le Reichstag. Tout est fini.
Adolph était heureux, au fond. Il allait mourir, et les Soviétiques contrôleraient l'Allemagne. Mais au moins, c'en était fini de l'Allemagne nazie. Il dit au jeune officier de rompre et d'aller s'abriter, qu'il y en ait qui ne souffrent plus par sa faute. Il se tourna et scruta à nouveau le miroir. « Si j'avais un pistolet et cet homme que je vois dans la glace devant moi, je l'abattrais probablement. » Il avait épousé et assassiné Eva Braun dans la même soirée. Si cette espèce d'adolescente boutonneuse pouvait aimer l'homme qu'il était devenu, c'est qu'elle le méritait.
Adolph avait mis Wagner, pour mourir. Cette musique qui l'avait bercé dès son enfance, qui le touchait au plus profond de lui-même, comme s'il entendait encore sa mère lui parler tout bas, en lui disant qu'il aurait bientôt à manger, elle qui sacrifierait un de ses repas pour nourrir son enfant. Que dirait-elle si elle le voyait ?
— « Dolphi, ich habe dir schon hundertmal gesagt, dass du deine Kameraden respektieren sollst! Nicht alle können so denken wie du, sonst würdest du dich langweilen. Diskutiere, sprich, oder besser noch, zeichne – du zeichnest so gut. Aber denke immer daran, dass du deinen Nächsten lieben sollst wie dich selbst. »
« Dolphi, je t'ai déjà dit cent fois de respecter tes camarades ! Tout le monde ne peut pas penser comme toi, sinon tu t'ennuierais. Discute, parle, ou plutôt dessine, tu dessines si bien. Mais pense toujours bien que tu dois aimer ton prochain comme toi-même. »
Pourquoi n'avait-il pas plus souvent écouté sa mère ? Comme il le regrettait maintenant. Comme il la regrettait maintenant.
— « Gehen Sie, es ist Zeit. » Allons, il est temps, dit Adolph tout haut.
Il s'assit dans ce fauteuil de cuir, dans lequel il avait pris la décision d'envahir la Pologne de l'Est, et qu'il considérait comme son trône. Il prit son arme et écouta Wagner. Dieu, que cette musique était bonne. Il allait tuer Hitler, il avait retrouvé sa lucidité. Adolph allait tuer Hitler, une bonne fois pour toutes. Il se mit le canon dans la bouche et fit feu. La balle traversa le canon, puis le palais qui avait mangé quotidiennement à sa faim alors que d'autres mourraient de faim, puis le cerveau qui s'était caché la mort de millions de gens pour assouvir sa soif de puissance, puis ressortit à l'arrière du crâne, là où sa mère le caressait quand il avait peur. Il entendait sa mère lui souffler à l'oreille :
— « Dolphi, Dolphi, die Welt ist Liebe, das Leben ist Licht. Sei Liebe und werde ein Funke, um in das Licht einzugehen. »
« Dolphi, Dolphi, le monde est amour, la vie est lumière. Sois amour et deviens une étincelle pour entrer dans la lumière. »
— « Mama, mama, ich bedauere. » Mama, mama, je regrette.
Ce furent les derniers mots qui sortirent de la bouche d'Adolph.